Version française de An
Evolutionary perspective on testimony and argumentation. Philosophical
Topics. (2001). 29. 401-413. A paraître dans Raisons Pratiques
Dan
Sperber
Le témoignage
et l’argumentation
dans une perspective évolutionniste[1]
(Traduit
par Nathan Sperber)
Dans la préface de Knowledge in a
Social World (1999), un des
ouvrages fondateurs de l’épistémologie sociale contemporaine, Alvin Goldman
écrit :
L’épistémologie traditionnelle a longtemps conservée
l’image cartésienne de l’investigation intellectuelle comme une activité de
penseurs isolés, chacun à la poursuite de la vérité dans un esprit d’individualisme
et de pure autosuffisance. Cette image oublie les contextes interpersonnel et
institutionnel dans lequel la recherche de connaissances est le plus souvent
entreprise. L’épistémologie doit prendre toute la mesure des interactions
sociales qui à la fois illuminent et menacent les perspectives de la connaissance
(op.cit, p. VII).
Aux chapitres quatre et cinq,
Golman traite de deux types de pratiques sociales: le témoignage, c’est-à-dire
la transmission d’informations observées (ou prétendument observées) d’une
personne à une autre, et l’argumentation, c’est-à-dire la défense d’une conclusion
à partir d’un ensemble de prémisses. Goldman a beaucoup à dire sur la manière
dont ces pratiques illuminent les perspectives de la connaissance, et bien peu
sur comment elles les menacent. Je voudrais rétablir un tant soit peu l’équilibre,
et ajouter une touche de gris à la vision rose de Goldman en appréhendant le
témoignage et l’argumentation à la lumière de certaines considérations
évolutionnistes.
Ma thèse principale sera que de
nombreuses croyances socialement acquises sont fausses à cause non pas d’un
mauvais fonctionnement mais d’un bon fonctionnement de la communication
sociale. Je soutiendrai en particulier que la possibilité de manipuler cognitivement
autrui est l’un des effets qui rendent le témoignage et l’argumentation adaptatifs. Cette possibilité aide à expliquer pourquoi
ces pratiques ont évolué et se sont stabilisées parmi les humains. Pour bien mettre
l’enjeu en évidence, je contrasterai les mécanismes sociaux et les mécanismes individuels
de production de croyances, en montrant que ces derniers sont, en des
conditions normales et en l’absence d’interférences sociales, des sources
fiables de croyances vraies. Certes, les êtres humains étant en permanence
immergés dans la société et la culture, sont, même dans les moments de
solitude, habités par une activité culturelle continue, et ne sont donc jamais
de bon exemples de systèmes véritablement individuels de production de
croyances dans le sens voulu. Ce ne sont donc pas la cognition humaine
individuelle et sociale que je j’opposerai l’une à l’autre, mais deux types
idéaux. Et puisque je ne mentionnerai la cognition individuelle qu’afin de
l’opposer à la cognition sociale, je ne perdrai guère de temps à justifier ou à
nuancer la conception évolutionniste de la psychologie individuelle que
j’adopterai ici .
Les systèmes cognitifs des organismes
individuels sont des adaptations biologiques. Par adaptation, il faut entendre
des traits qui on évolués et se sont stabilisés grâce au fait que, en
produisant un effet caractéristique, ils ont contribué aux succès reproductif
des organismes qui en étaient dotés. La fonction de l’adaptation est de
produire effet bénéfique (d’un point de vue biologique), et c’est en ce sens que j’utiliserai le terme
de « fonction » (sur cette notion, voir Allen, Bekoff et Lauder,
1998). Pour dire les choses rapidement,
la fonction d’un système cognitif est de fournir à l’organisme des informations
sur son environnement et sur lui-même et par là même de guider son
comportement. Il est sans doute des cas et des situations où il est adaptatif
pour le système cognitif d’introduire des distorsions systématiques, par
exemple une confiance en soi ou au contraire une prudence excessives (cf. Stich
1990), mais ces cas me semblent marginaux. En règle générale, il faut
s’attendre à ce que les croyances produites par des systèmes cognitifs produits
de l’évolution soient vraies. En d’autres termes, les systèmes cognitifs sont fondamentalement
des producteurs de connaissances. Bien entendu, leur fonction n’est pas de
produire de la connaissance pour elle-même, et encore moins de la connaissance
scientifique. Leur fonction est de produire des connaissances pertinentes pour
guider le comportement de l’organisme. Ils y parviennent de manière fiable dans le type d’environnement
dans lequel ils ont évolué. Placé dans un environnement autre, que ce soit par
les aléas de l’histoire ou à dessein expérimental, et stimulé alors par des
phénomènes dont la représentation cesse d’être pertinente pour l’organisme, un
système cognitif peut perdre sa fiabilité. On peut par exemple construire un
environnement ad hoc où les illusions perceptuelles sont fréquentes alors
qu’elles sont très rares dans un environnement naturel et familier.
D’un point de vue normatif, les
systèmes cognitifs évolués doivent exercer leur fonction au moins assez bien pour
les rendre bénéfiques aux organisme qui en sont dotés (ou sinon la sélection
naturelle les aurait simplement éliminés). Etant donnés les hauts risques qui
accompagnent le fait de se déplacer dans l’environnement (à l’opposé de la
stratégie des plantes, qui est de rester en place et de laisser l’environnement
venir à elles), les systèmes cognitifs dont se servent les organismes auto-mobiles
doivent être capable de produire des informations vraies bien plus souvent que
des erreurs. Cette fonction des systèmes cognitifs peut être remplie par
l’articulation de sous-systèmes spécialisés dans le traitement de certaines
tâches ou de certains domaines (en fait, il n’est pas évident qu’elle puisse être
remplie d’une autre manière, cf. Cosmides et Tooby 1994, Sperber 1994). La
cognition individuelle naturelle a donc
de fortes chances de produire des croyances vraies mais sans grande variété ni
grande portée; rien de bien passionnant pour les épistémologues. C’est
seulement avec la communication, le langage et la culture qu’apparaissent des
croyances et des systèmes de production de croyances dignes d’être évalués par
des philosophes.
On pourrait considérer la
communication comme un formidable enrichissement de la cognition individuelle,
une espèce de « cognition par personne interposée ». Un organisme capable
de communiquer n’est plus limité aux informations issues de ses propres
perceptions et inférences. Il peut bénéficier des perceptions et des inférences
d’autrui. Evidemment, il court le risque de pâtir des erreurs d’autrui, mais dans
la mesure où la cognition individuelle
est fiable, la communication devrait
l’être aussi. C’est en tout cas ce que soutenait déjà Thomas Reid (1764), cité
et approuvé par Goldman (1999 : 106,129) :
Le sage
et bienfaisant Auteur de la nature, qui voulait que l’homme vécût en société,
et qu’il reçut de ses semblables la plus grande et la plus importante partie de
ses connaissances, a placé en lui, pour cette fin, deux principes essentiels
qui s’accordent toujours l’un à l’autre.
Le
premier de ces principes est un penchant naturel à dire la vérité […] Le second
principe […] est une disposition à nous confier à la véracité des autres et à
croire ce qu’ils nous disent (Reid 1764, traduction Jouffroy 1828 : 346-348)
Diamétralement opposés à cette conception,
Dawkins et Krebs ont soutenu, dans leur célèbre article «Animal signals:
Information or manipulation» (Dawkins et Krebs 1978), que la fonction première
de la communication n'est pas l’information, mais la manipulation d’autrui. Ils
mettaient alors l’accent sur les intérêts de l’émetteur comme facteur principal
de l’évolution des signaux. Ces intérêts sont généralement différents de ceux
du destinataire. La conception de Reid et cette première position de Dawkins et
Krebs sont trop extrêmes. Dans un article ultérieur, «Animals signals:
Mind-reading and manipulation» (1984), Krebs et Dawkins ont soutenu qu’il faut
prendre en compte à la fois la perspective du communicateur et celle du
destinataire. Cela semble évident, et devrait également s’appliquer à l’étude
de la communication humaine.
Afin que la communication se
stabilise au sein d’une espèce, comme cela a été le cas parmi les humains, il
faut qu’à la fois l’émission et la réception des messages soient avantageuses.
Si la communication n’était bénéfique qu’aux producteurs de messages (en
contribuant à leur succès reproductif) au détriment des receveurs, ou
l’inverse, un des deux comportements aurait sans doute été éliminé par la
sélection naturelle, provoquant par là même la disparition du comportement complémentaire
(même s’il peut y avoir quelques exceptions, en particulier dans la
communication entre espèces). Autrement dit, pour évoluer, la communication
doit d’être un jeu à somme positive, où, au moins sur le long terme, les
communicateurs et les récepteurs sont les uns et les autres gagnants. Pour
cela, il n’est pas nécessaire que les intérêts des deux parties coïncident, il
suffit qu’ils se recoupent. La manière dont ces intérêts divergent ou convergent
influence l’évolution et le fonctionnement de la communication. Considérons
donc le témoignage l’argumentation en tant que pratiques communicatives, à la
fois du point de vue des communicateurs et de celui des récepteurs.
Alors que l’argumentation est
propre aux humains, le témoignage (entendu au sens de « transmission
d"information observées » Goldman 1999 : 103) se rencontre aussi
chez d’autres animaux. Un exemple classique est celui de la danse de l’abeille :
une abeille ouvrière, ayant trouvé une source de nourriture, communique à d’autres
abeilles ouvrières la direction à prendre et la distance à parcourir pour y
arriver. A la fin du processus, une abeille réceptrice est sans doute dans un état
cognitif semblable à celui où elle serait si elle avait découvert elle-même la
source de nourriture. On peut alors parler de cognition par procuration. Dans
le cas humain cependant, le témoignage n’a pas vraiment les mêmes effets que la
perception directe. Si Marie dit à Pierre que la bière est dans réfrigérateur,
l’état cognitif de Pierre n’est pas le même que s’il avait vu la bière de ses
propres yeux. Tout d’abord, si tel avait été le cas, Pierre aurait une
représentation bien plus nette et détaillée de la bière dans le réfrigérateur.
Plus important ici, comprendre ce qui nous est dit c’est reconnaître ce qu’a
voulu dire le locuteur sans pour autant automatiquement l’accepter comme vrai (Millikan
1984 n’est pas d’accord et soutient que la communication chez l’homme aussi est
un forme de cognition par procuration ; pour une critique, voir Origgi et
Sperber 2000).
Du point de vue du destinataire,
la communication et le témoignage en particulier ne sont bénéfiques que dans la
mesure où ils sont une source d’information véritable (et qui plus est
pertinente). Comme avec la cognition individuelle, il est des cas où une distorsion
de l’information transmise (une certaine exagération dans les encouragements ou
les mises en garde par exemple) peut être avantageuse, mais ces situations sont
marginales et, ici aussi, je les laisserai de côté.
Du point de vue du locuteur, ce
qui rend la communication et en particulier le témoignage bénéfiques, c’est
qu’ils permettent de d’avoir un effets désirable sur le comportement et les attitudes
de l’auditeur. Communiquer permet d’amener autrui à agir comme on voudrait le
voir agir, à lui faire adopter les attitudes que l’on désire envers des
personnes, des objets etc. Pour produire les effets voulus, le communicateur
doit faire accepter comme vrais à son auditeur des énoncés qui l’inciteront
alors à adopter les attitudes ou les comportements désirés. Dans bien des cas,
ce sont des messages vrais qui sont le mieux à même de provoquer les effets
voulus. Mais dans d’autres cas, des messages faux sont plus efficaces. Il est
banal pour un locuteur, et souvent approprié (d’un point de vue pratique sinon
moral), d’arriver à ses fin en manipulant et en trompant plus ou moins son
auditoire. Il arrive que des animaux non humains usent de tromperies, mais,
comme pour leurs communications en général, les contenus en sont limités et
très stéréotypés. Les humains, grâces à leurs compétences cognitives, et en
particulier leur aptitude métareprésentationnelle à se représenter les états
mentaux d’autrui, ont une capacité sans pareille de produire de façon créative
des distorsions et des tromperies élaborées, et une capacité tout aussi unique de
remettre en cause de manière raisonnée l’honnêteté de leurs interlocuteurs. Sauf
exceptions, il n’est ni dans l’intérêt de l’auditeur d’être trompé ni dans
celui du communicateur de ne pas être cru. Un locuteur malhonnête va à
l’encontre de l’intérêt de ceux qui l’écoutent, de même qu’un auditeur trop méfiant
contrarie les intentions de ceux qui s’adressent à lui.
Voici un tableau qui résume dans
le style de la théorie des jeux les
gains respectifs d’un communicateur et d’un destinataire lors d’un événement communicationnel
pris isolément.
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Destinataire |
|
|
|
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Confiant |
Méfiant |
|
Communicateur |
Honnête |
gain/gain |
perte/pas
de gain |
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Malhonnête |
gain/perte |
perte/pas
de gain |
|
Les communicateurs peuvent dire
la vérité ou mentir, et les destinataires croire ou ne pas croire ce qui leur
est dit. Pour le communicateur, l’avantage tiré de la communication ne dépend
en rien de sa propre honnêteté, mais seulement de la crédulité du destinataire.
Quel que soit le contenu du message, un auditeur crédule sert les intérêts du
communicateur tandis qu’un auditeur incrédule les contrarie (au moins en ceci
que le résultat voulu n’est pas atteint). Pour l’auditeur, le bénéfice
potentiel dépend à la fois de sa confiance envers le locuteur et de la véracité
de ce dernier. Un destinataire confiant bénéficiera des propos d’un locuteur
honnête et pâtira de ceux d’un locuteur malhonnête. En revanche, un auditeur
qui ne croit pas ce qu’on lui dit ne retire aucun gain de la communication et ne
subit aucune perte (hormis un éventuel manque à gagner si le locuteur était honnête).
Même si un acte de
communication où le communicateur dit la vérité et où l’auditeur le croit peut
être avantageux pour l’un et pour l’autre, le jeu de la communication n’a pas
de solution générale stable. Les stratégies optimales varient suivant les
circonstances des deux côtés. Il ne suffit pas au communicateur d’être cru. Encore
faut-il que le fait que son message soit cru ait des effets bénéfiques. En
conséquence, les communicateurs ne choisissent pas entre dire le vrai ou dire
le faux, mais entre transmettre ou ne pas transmettre tel ou tel message qui, vrai
ou faux, devrait s’il est cru avoir des effets souhaités. Les destinataires, pour
leur part, sachant qu’il n’est pas systématiquement dans l’intérêt des
communicateurs de dire vrai, comprennent qu’il n’est pas dans leur propre intérêt
de toujours croire ce qui est dit.
A quel point un auditeur devrait-il
être confiant? Si, afin de ne jamais être trompés, un auditeur décidait de ne
jamais rien croire, il se priverait de tous les bénéfices qu’il pourrait jamais
tirer du témoignage d’autrui. Après tout, ce n’est pas toujours en induisant
l’auditeur en erreur, loin de là, qu’un locuteur sert ses propres intérêts. Un
témoignage honnête est très souvent le meilleur moyen, voire le seul, de
provoquer les effets voulus sur l’auditoire, qui dès lors a intérêt à accepter
le témoignage comme vrai. A l’inverse, si un destinataire décidait de faire systématiquement
confiance, il serait souvent trompé (et ce d’autant plus que ses
interlocuteurs, s’étant rendus compte de sa crédulité systématique, pourraient embellir la vérité et mentir sans crainte d’être
découverts). L'intérêt de l’auditeur est donc de calibrer au plus juste sa
confiance en la fiabilité de son interlocuteur dans chaque situation. Il
n’existe pas cependant de moyen assuré pour le destinataire de tirer
constamment bénéfice de la communication sans courir le risque d’être parfois trompé. Puisque la
communication s’est stabilisée parmi les humains, il doit bien il y avoir moyen
d’ajuster sa confiance dans l’information communiquée suivant la situation de
telle sorte qu’au total les bénéfices attendus l’emportent sur les pertes
attendues. J’y reviendrai.
Jusqu’ici, j’ai montré qu’une
partie de la fonction de la communication (la partie qui se rapporte à intérêt
du communicateur) se réalise de façon optimale par la production de messages
susceptibles de provoquer certains effets sur les destinataires, que ces
messages soient vrais ou faux. C’est cette possibilité de provoquer des effets
désirés qui rend la communication avantageuse pour le communicateur ; sans
ces effets, la communication n’aurait pu évoluer et se stabiliser. En d’autres
termes, il est naïf de voir le communicateur comme étant au service des besoins
cognitifs du destinataire, et ce qu’il s’agisse de la communication en général
ou plus encore des de la communication humaine. Les fausses croyances répandues
par le biais de la communication ne sont pas seulement dues aux fait que les communicateurs
se trompent parfois et communiquent leurs fausses croyances, ou bien détournent
à des fins personnelles la communication de sa véritable fonction. La
communication, dans l’exercice même de sa fonction (et plus précisément dans ce
qui la rend avantageuse pour le communicateur) produit aussi de la
désinformation.
Une objection reidienne est
toutefois envisageable : le jeu de la communication est un jeu itératif,
répété indéfiniment entre les mêmes agents qui jouent tour à tour les rôles de
communicateur et de destinataire. De même qu’une itération du dilemme du
prisonnier peut amener les parties à converger vers la coopération (cf. Axelrod
1984, Kitcher 1993), une répétition indéfinie d’actes de communication pourrait
conduire à une stratégie stable d’honnêteté pour le locuteur et de confiance
pour l’auditeur. L’évolution de la communication ne serait qu’un cas particulier
de l’évolution de la coopération, et l’altruisme réciproque serait possible
dans ce domaine-ci comme dans d’autres.
Allons plus avant. Dans une
situation de communication répétée, chaque acte de communication a des effets à
court et à long terme. Les effets à court terme consistent typiquement en une
modification des croyances de l’auditeur, et indirectement, en un changement
d’attitude et de comportement à l’égard de ce dont il a été question dans le
message. Les effets à long terme d’un acte de communication portent sur
l’opinion que l’auditeur se fait de la fiabilité du locuteur comme source
d’information, et plus généralement de ses qualités personnelles : générosité
ou égoïsme, modestie ou arrogance, souci d’autrui ou désinvolture, etc.
L’autorité conférée au communicateur et le respect qu’on lui porte contribueront à l’efficacité de ses actes de
communication futurs.
Alors qu’il paraît clair que,
dans de nombreux cas, s’éloigner de la vérité est le meilleur moyen pour le
locuteur de servir ses buts à court terme, l’objectif à long terme qui consiste
à se construire et à maintenir une réputation de personne fiable, et par là
même à mieux réaliser ses futurs objectifs à court terme, semble être toujours
mieux servi par un parti pris d’honnêteté. Souvent, il est vrai, on sert mieux ses
intérêts en renonçant aux bénéfices à court terme à qu’on obtiendrait en
trompant son auditoire, afin préserver ou renforcer sa capacité d’influencer
cet auditoire à l’avenir. Souvent, oui, mais pas toujours. Il y a des situations
où l’on sert à la fois ses intérêts à court et à long terme en choisissant la
malhonnêteté. Je mentionne en passant deux considérations pertinentes. Tout
d’abord, comme certains mensonges sont plus crédibles que certaines vérités, il
peut arriver que la crédibilité d’une personne soit desservie part son
honnêteté. Deuxièmement, la crédibilité n’est pas la seule vertu qu’un
destinataire apprécie chez un locuteur. Par exemple, il est avantageux de
flatter les puissants, fût-ce en les trompant, car ils se préoccupent autant et
plus de la loyauté que l’honnêteté de leurs interlocuteurs. Une troisième
considération est bien plus centrale : dans le jeu de la communication,
les effets à long terme ne surclassent pas toujours les effets à court terme.
Afin de comprendre pourquoi, il faut passer du point de vue du communicateur à
celui de l’auditeur.
C’est une observation commune :
les gens sont disposé à croire, non pas n’importe qui, mais un certain nombre
de personnes (famille, conjoints, amis, collègues de travail, politiciens),
même quand ils savent que ces personnes leurs ont parfois menti. Pourquoi une
version ou une autre de la stratégie de « tit-for-tat » décrite par Axelrod
(1984) ne serait-elle pas dominante dans le jeu itératif de la
communication (tu me mens, je ne te crois plus)? Dans le dilemme du
prisonnier, il est toujours avantageux de faire défection à moins que la
défection ne soit sanctionnée. En cas de dilemmes du prisonnier répétés, il est
rationnel de sanctionner toute défection de l’autre partie par un refus de
coopérer pendant plusieurs tours. Mais dans le jeu de la communication, il
n’est avantageux de tromper qu’en certaines situations, et souvent le locuteur
trouve un bénéfice plus grand à transmettre une information vraie. Qu’un locuteur
ait menti en une certaine circonstance ne veut donc pas dire qu’il fera de même
en une autre circonstance.
Le jeu de la communication est
également différent d’une situation de marché, où un même bien s’obtient auprès
d’un grand nombre de vendeurs, et où l’acheteur peut et doit éviter les
vendeurs malhonnêtes. Chaque communicateur a des informations qu’il est seul à
posséder, ne serait-ce que des informations sur lui-même. Refuser
systématiquement sa confiance à un certain communicateur peut donc être très
dommageable, en particulier si l’on entretient avec lui une relation régulière.
La meilleure solution pour un destinataire n’est donc pas seulement de
s’ajuster à chaque interlocuteur, mais à chaque configuration réunissant un
communicateur, une situation de communication et un sujet abordé. On comprend
alors qu’il n’est pas spécialement avantageux pour un locuteur d’adopter une
conduite (même si elle est moralement souhaitable) de véracité systématique. En
général, ce ne sera pas assez pour susciter une confiance sans bornes, alors
même que s’éloigner de temps à autre de la vérité et courir le risque d’être
découvert est peu susceptible de provoquer une défiance radicale.
La communication animale doit
son efficacité au fait que les destinataires acceptent automatiquement presque
tous les signaux. Il peut exister chez les humains des formes de communication non
intentionnelles où l’acceptation d’un signal est également automatique, dans une
foule en panique par exemple. Mais dans la communication humaine
intentionnelle, un témoignage est accepté ou non en fonction de la confiance
accordée au locuteur. Toutefois, le témoignage n’est pas la seule forme de communication.
La communication humaine peut réussir sans dépendre de la confiance des
destinataires. Etant données les capacités cognitives des êtres humains, et en
particulier leurs capacités métareprésentationnelles, un communicateur n’a pas pour
seul moyen d’emporter la conviction de son auditoire de se porter garant de la
vérité de ses propos. Il peut aussi fournir des raisons de le croire, et dès
lors ses auditeurs peuvent examiner ces raisons et les trouver valables, quand
bien même ils n’auraient aucune confiance en lui. Pour prendre un exemple
extrême, un menteur connu comme tel, dont le témoignage ne serait jamais
accepté sur quel sujet que ce soit, peut convaincre ses auditeurs de vérités
logiques ou mathématiques s’il en fournit une claire démonstration.
L’aptitude à raisonner trouve à
s’exercer à la fois dans la pensée individuelle et dans le dialogue
argumentatif. Mais il est communément admis que le raisonnement est d’abord et
avant tout un apanage du penseur «cartésien». Sa fonction serait alors, outre
le raisonnement pratique, de permettre à l’individu de découvrir des faits qui
avaient échappé à sa perception, ou, mieux encore, d’atteindre des vérités
théoriques sur lesquelles la perception n’offre aucune prise. Selon cette
conception, le raisonnement est une forme supérieure de la cognition
individuelle et l’outil par excellence de la quête de savoir.
Du point de vue de la
psychologie évolutionniste, cette conception a quelque chose d’implausible. On
s’attendrait plutôt à ce qu’il existe des mécanismes inférentiels spécifiques à
certains domaines et ou à certaines tâches, qui correspondraient à des
problèmes ou à des opportunités rencontrés dans l’environnement au sein duquel
l’espèce à évolué. On voit moins bien en revanche quelles pressions auraient pu
favoriser la formation d’une capacité générale de raisonnement probablement lente
et coûteuse, et moins efficace que des mécanismes spécialisés agissant chacun
dans son domaine spécifique. Au mieux, une telle faculté générale aurait pris
en charge, et d’ailleurs pas très efficacement, les données et les problèmes
qui n’auraient pas déjà été préemptés par des systèmes spécialisés et plus
adaptés. Certains psychologues évolutionnistes en ont conclu qu’il n’existe pas
de capacité générale de « logique » dans le dispositif psychologique
humain. J’ai proposé une autre hypothèse selon laquelle des pressions
sélectives ont pu favoriser l’émergence d’un mécanisme ayant l’apparence d’une
faculté générale de raisonnement, mais qui serait en fait spécialisée dans le
traitement d’informations communiquées ou à communiquer (Sperber 2000). La fonction
d’un tel mécanisme est liée à la communication plutôt qu’à la cognition
individuelle. Elle consiste à permettre aux destinataires de mieux décider
quels messages doivent être acceptés, et d’aider les communicateurs à produire
des messages mieux acceptables. C’est là un mécanisme d’évaluation et de
persuasion, et non pas (du moins pas directement) une mécanisme de production
de connaissance.
Comme je l’ai déjà suggéré, pour
que la communication se stabilise parmi les humains, il a fallu que les destinataires
développent des façons de calibrer la confiance qu’ils accordent à
l’information reçue tels que les bénéfices de la communication en excèdent
nettement les coûts. A vrai dire, les bénéfices potentiels de la communication
sont si élevés et les risques de manipulation si sérieux qu’il est fort possible
que toutes les procédures de calibration disponibles aient effectivement évolué.
Trois façons de faire viennent à l’esprit. Tout d’abord, on peut prêter
attention à des indices comportementaux de sincérité ou d’insincérité (mais de
tels indices peuvent, dans une certaine mesure, être simulés, cf. Ekman 1985).
Une seconde façon de faire, plus importante, est d’ajuster sa confiance en
fonction du degré connu de bienveillance du communicateur à son égard. Ceci
amène à faire en général plus confiance à ses proches qu’à des étrangers, à ses
amis qu’à ses ennemis, etc. ; ce qui peut sembler évident, mais est
cependant bien loin de l’idée reidienne (que Reid lui-même a nuancé) d’une «disposition à nous confier à la
véracité des autres et à croire ce qu’ils nous disent». Il y
a une troisième façon de faire, qui est de prêter attention à la cohérence
interne du message, et aussi à sa cohérence externe avec ce que l’on croit déjà
savoir. Il est plausible que ces trois façons de faire aient effectivement évolués
parmi les humains. C’est la troisième, l’examen
de cohérence qui nous retiendra ici. (J’emploie les termes
de « cohérence » et d’ « incohérence » pour
désigner à la fois les relations logique d’implication et les relations non
démonstratives qui existent entre des données et les thèses qu’elles confirment
ou infirment.)
Un problème bien connu de quiconque
a déjà essayé de mentir et de persévérer dans le mensonge, est qu’il est de
plus en plus difficile de maintenir la cohérence du mensonge avec ce que les
auditeurs savent par ailleurs sans l’enjoliver et de l’enjoliver sans compromettre sa cohérence interne. Par
ailleurs, une affirmation sincère mais fausse est également susceptible de
rencontrer des problèmes de cohérence. Une méthode utile pour détecter les fausses
informations, et en particulier les mensonges, est donc de vérifier la
cohérence interne et externe des messages.
L’examen de cohérence devrait
être utile pour détecter toute fausse croyance, qu’elle soit issue de la
communication ou de la cognition individuelle. On pourrait donc se demander
pourquoi l’examen de cohérence, si tant est qu’il existe, n’aurait pas d’abord évolué
comme outil de la cognition individuelle. Voici l’explication : l’examen de
cohérence implique un coût de traitement élevé, il ne peut être réalisé à
grande échelle sans conduire à une explosion computationnelle, et enfin il est
lui-même faillible. Tout imparfaits qu’ils soient, les mécanismes individuels
de perception et d’inférence sont sans doute assez fiables pour qu’examiner la cohérence
de leurs outputs soit superflu ou même désavantageux. Il serait surprenant de trouver
une espèce animale procédant à un examen de cohérence de l’output de ses
mécanismes de perception et d’inférence (et si cela se produisait, il faudrait
regarder de près les particularités de l’environnement informationnel de l’espèce
qui rendraient l’opération bénéfique).
Je suggère que l’examen de
cohérence, qui implique une attention métareprésentationnelle aux relations
inférentielles démonstratives et non démonstratives entre représentations, a
évolué afin de profiter des bénéfices de la communication tout en en limitant
les risques. Il s’agissait à l’origine d’une défense contre le risque d’être
manipulé. Ceci n’est pourtant que la première étape dans une sorte de course
aux armements entre communicateurs et destinataires (il s’agit bien entendu des
mêmes personnes, qui jouent tantôt un rôle, tantôt l’autre et investissent plus
ou moins dans chacun).
Le mouvement suivant dans cette
course aux armements entre évaluation d’une part, et persuasion de l’autre, s’est
produit du côté du communicateur, et aura consisté à mettre bien en évidence la
cohérence que son auditeur était susceptible de vérifier avant d’accepter le
message, c’est-à-dire à avoir recours à une stratégie de monstration honnête (honest
display) dont on trouve de nombreux
analogues dans les interactions animales. Un témoignage peut consister en une
simple concaténation de phrases descriptives. Mais mettre en évidence la
cohérence d’un message appelle une forme argumentative, l’usage de termes
logiques comme « si », « et », « ou »,
« sinon » et de termes qui indiquent des relations inférentielles,
tels que « donc », « mais », « puisque »,
« malgré ». On considère souvent comme allant de soi que notre
vocabulaire inférentiel et logique s’est d’abord manifesté en tant qu’outil de
réflexion et de raisonnement, et que c’est là sa fonction première. Dans une
perspective évolutionniste, ce n’est guère plausible. L’hypothèse selon
laquelle ce vocabulaire est apparu comme moyen de persuasion paraît plus aisée
à défendre.
Dans cette course aux armements,
viennent ensuite, du côté du destinataire, l’émergence d’une capacité d’examen
des arguments donnés, et du côté du communicateur, une amélioration des
capacités d’argumentation. Un mécanisme argumentatif fait de constructions
rhétoriques et d’évaluation épistémique voit ainsi le jour. Ce mécanisme traite
de représentations qui ont été communiquées ou qui sont conçues pour l’être,
donc d’objets très spécifiques. En outre, ce mécanisme ne considère que
certaines propriétés de ces représentations, leurs relations logiques ou argumentatives.
Autrement dit, ce mécanisme métareprésentationnel a un domaine et une tâche
bien spécifiques. Cependant, les représentations traitées peuvent porter, quant
à elles, sur n’importe quel sujet. Ce qui veut dire qu’en permettant à ces
représentations d’être acceptées, ce mécanisme argumentatif contribue à
produire des croyances en tout domaine, et possède en ce sens une sorte de
généralité virtuelle.
Que l’on soit d’accord ou pas
avec l’hypothèse évolutionniste suggérée ici, il reste que l’argumentation a
une fonction différente pour le locuteur et l’auditeur. Pour le locuteur, c’est
un outil de persuasion, et pour l’auditeur le moyen d’une évaluation critique
du message. On pourrait croire qu’en présentant leur message sous forme
cohérente, les locuteurs compromettent leur capacité de tromper leur auditoire.
Puisqu’une argumentation valide est plus difficile à simuler qu’un témoignage
honnête, ceci est vrai, mais seulement dans une certaine mesure. Comme nous
l’avons vu, l’examen de cohérence ne peut guère être exhaustif (surtout quand
il a lieu au rythme rapide de la parole et qu’il s’ajoute à l’effort déjà significatif
que recquiert la compréhension), et de plus, il est lui-même faillible. Les
arguments effectivement employés sont au mieux enthymématiques, et le plus
souvent ne font qu’allusion à l’existence et à la structure d’une
démonstration complète. Une argumentation efficace, du point de vue du
communicateur, est une argumentation capable de soutenir le niveau d’examen auquel
elle sera probablement soumise par l’auditeur. Pour l’auditeur, des
considérations de coût et de bénéfice rentrent en jeu : le risque d’être
trompé doit être mis en regard du risque de refuser une information vraie et
pertinente (comme pour le témoignage) et du coût de traitement que représente
un examen de cohérence de l’argument. Ce dernier type du coût peut être modulé
par une vérification plus ou moins approfondie ; il est clair qu’il ne serait pas avantageux d’examiner
à fond la cohérence de chaque argument. Cela ouvre un espace pour un usage trompeur
de l’argumentation bien connu depuis les Sophistes.
A l’aune d’une norme logique ou
épistémologique, le sophisme est un usage pervers de l’argumentation, une
pratique qui en contredit la raison d’être. Dans la perspective évolutionniste esquissée
ici, le sophisme est une manière malhonnête d’utiliser la « stratégie de
monstration honnête » pour le plus grand bénéfice du locuteur. Autrement
dit, la sophistique contribue à rendre l’argumentation adaptative.
Pour toute fonction, il est
possible d’évaluer normativement le degré auquel cette fonction est
effectivement remplie. En ce sens, une fonction implique une norme. Puisque la
fonction de la communication se présente différemment pour le communicateur et
pour le destinataire, on peut estimer dans quelle mesure une pratique
communicationnelle permet aux communicateurs de provoquer des effets souhaités
chez les destinataires, et dans quelle mesure elle apporte aux destinataires
des informations vraies et pertinentes. On peut, à partir de là, arriver à une
évaluation globale du degré auquel cette pratique offre aux deux parties un
bénéfice suffisant pour qu’elle se perpétue.
Il pourrait sembler alors
qu’une approche des pratiques communicationnelle dans une perspective épistémologique
vériste comme celle de Goldman, revient à adopter la perspective des
destinataires, et à prescrire une norme tout à fait justifiable d’un point de
vue moral ou pragmatique, mais qui n’est pas la norme qui régit effectivement
la communication. Toutefois, la situation véritable est plus complexe et plus
intéressante qu’il n’y paraît. Les communicateurs se présentent eux-mêmes comme
honnêtes, qu’ils le soient ou non, et que ce soit ou non leur intérêt de
l’être. Sans se présenter comme honnête, un menteur ne pourrait même pas entreprendre
de mentir. De même, les sophistes, s’ils ne se présentaient pas comme des
argumentateurs rationnels, ne réussiraient jamais à persuader qui que ce soit.
Le point de vue des destinataires détermine donc une norme implicite
intrinsèque à toute communication, qui est une norme de véracité pour le
témoignage et de rationalité pour l’argumentation. Cette norme n’est pas
imposée de l’extérieur, ni n’appartient qu’à un seul des deux points de vue sur
la communication. Elle est en principe acceptée par les deux parties.
Pour résumer tout l’argument de
ce texte, on pourrait dire que la norme de vérité implicite dans la
communication (étudiée plus en détail dans Sperber et Wilson, 2002) est, dans
une certaine mesure et de façon intéressante, en tension avec la fonction même
de la communication. En conséquence, les perspectives de connaissance dont
parle Goldman ne sont pas seulement éclairées (et ce considérablement) mais
aussi menacées par un fonctionnement efficace des pratiques communicationnelles.
(Traduit
de l’anglais par Nathan Sperber)
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[1] Traduction de:
An Evolutionary perspective on testimony and argumentation. In Philosophical Topics.
(2001) 29: 401-413.