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(1967) Cahiers Internationaux de Sociologie, XLIII, 123-142. Dan
Sperber EDMUND
LEACH ET LES ANTHROPOLOGUES Deux
citations pour donner le ton : « Je suis, je dois l'avouer, fréquemment ennuyé par les
faits. Je n'aurai pas, me semble-t-il, l'occasion de visiter la Polynésie ou
les territoires du nord do la Côte-d'Or, et je ne peux éveiller en moi aucun
intérêt véritable pour les particularités culturelles des Tikopia ou bien
des Tallensi. Je lis les ouvrages des Prs Firth ou Fortes non par intérêt
pour les faits, mais pour apprendre quelque chose sur les principes derrière
les faits » (Political Systems of Highland Burma, 1954, p. 227 ; désormais
PSHB). « Comme il convient en une occasion où nous honorons la
mémoire de Bronislaw Malinowski, je vais être égotiste jusqu'au bout. Je vais
laisser entendre mon propre mérite en condamnant l'œuvre de mes arnis les plus
proches. Mais il y aura de la méthode dans ma perfidie. Mon propos est de
distinguer entre deux variétés assez semblables de généralisation
comparative qui l'une et l'autre reviennent de temps en temps dans
l'anthropologie sociale britannique contemporaine. L'une d'elles, que je
n'aime pas, provient de l'œuvre de Radcliffe-Brown ; l'autre, que j'admire, est
issue de l'œuvre de Lévi-Strauss. Il faut que les différences entre ces deux
approches soient correctement comprises, aussi vais-je illustrer mon propos de
façon vivement contrastée, tout en noir et tout en blanc. Sous cette forme
rude, et exagérée, le Pr Lévi-Strauss pourrait bien répudier la
paternité des idées que je veux faire comprendre. D'où mon égotisme ; que le
blâme soit tout pour moi. «Mon problème est simple. Comment un anthropologue
moderne, muni de toute l'œuvre de Malinowski, de Radcliffe-Brown et de leurs
successeurs, peut-il se lancer dans les généralisations avec le moindre espoir
d'aboutir à des conclusions satisfaisantes ? Ma réponse, elle aussi, est assez
simple; la voici : en considérant que les idées organisationnelles qui sont
présentes dans toute société constituent un agencement (pattern) mathématique
» (Rethinking Anthropology, 1961, p. 2 ; désormais RA). On a
dit que l'on devient psychologue quand on est mécontent de soi-même,
sociologue quand on est mécontent de sa société, et anthropologue quand on
est mécontent de l'un et de l'autre. Lorsque de surcroît on n'est pas
satisfait de l'anthropologie actuelle, on devient Edmund Leach ou son fidèle
lecteur. L'œuvre
d'Edmund Leach comprend trois monographies — un exercice sur les Kurdes de
Rawanduz (1940), un classique d'anthropologie politique : Political Systems
of Highland Burma (1954), et l'étude modèle de Pul Eliya, A Village in
Ceylon (1961 ; désormais PE) — plus un grand nombre d'articles
dont plusieurs ont été rassemblés en volume sous le titre caractéristique de
Rethinking Anthropology (1961, trad. française en préparation). Mais
qu'il parle du roi Salomon, des Kachin de Birmanie, ou du concept de mariage,
c'est toujours à ses collègues que Edmund Leach en a. Edmund Leach et les fonctionnalistes[1].
— Il s'en prend d'abord à l'anthropologie britannique telle que l'ont marquée
Malinowski et Radcliffe-Brown. A première vue, quoi de neuf avec ces deux maîtres
? D'une part, une ethnographie beaucoup plus rigoureuse sur le modèle des études
trobriandaises de Malinowski, d'autre part, une, ou plutôt deux, théories «fonctionnalistes»
en ethnologie : la première, durkheimienne, imposée par Radcliffe-Brown, et
que Leach oppose ainsi à celle de Malinowski : « Durkheim met systématiquement
les faits sociaux en rapport avec les fins et besoins sociaux en analogie avec
le rapport des faits biologiques aux fins et besoins biologiques. Par contre,
Malinowski use du concept de fonction pour lier les faits sociaux aux fins et
besoins biologiques » (The epistemological background lo Malinowski's
Empiricism, 1957). En y
regardant de plus près, ce qui a vraiment changé, ce à quoi Edmund Leach réagit,
c'est le rapport ethnographie/ethnologie. Malinowski n'est pas le premier qui
ait passé plusieurs années dans une même ethnie, travaillé dans la langue
indigène et ramené une ethnographie détaillée. Plusieurs administrateurs et
missionnaires de la fin du siècle dernier et du début de ce siècle ont fait
de même. Mais ces derniers avaient, outre leurs préjugés, un esprit de
collectionneur, ou si l'on préfère, de naturaliste ; tout, pour eux, était également
digne d'être enregistré. Malinowski amène sur le terrain un souci
ethnologique nouveau. Et Radcliffe-Brown renforce chez ses élèves ce sentiment
que l'ethnographie doit s'inscrire dans un cadre théorique et que tous les
faits ne sont pas également pertinents pour l'analyse. Sont
pertinents désormais les faits qui illustrent ou bien réfutent l'hypothèse
fonctionnaliste. Or, dire que des activités partielles contribuent à l'activité
totale du système auquel elles appartiennent, est une hypothèse très faible.
Dans ce cadre, beaucoup de faits sont équivalents, beaucoup de variations relèvent
soit d'inventaires indéfinis de possibilités fonctionnellement semblables,
soit d'un flottement prêté au social. Si bien qu'une monographie
fonctionnaliste est souvent moins utile à celui qui veut réanalyser les faits
à partir d'hypothèses différentes, qu'une description antérieure et moins
sophistiquée. Les
fonctionnalistes ont pallié cette faiblesse de deux manières : en renforçant
l'hypothèse générale ; en multipliant les hypothèses particulières. L'hypothèse
générale est renforcée de la façon suivante : on assume premièrement que
les systèmes particuliers (parenté, politique, économique, etc.), forment
ensemble un système social unique, propre à une population et, à une aire à
peu près délimitées. Autrement dit, l'anthropologie donne une signification
forte au concept de « société ». Deuxièmement, on assume qu'un tel système,
ainsi circonscrit sinon clos, tend à l'équilibre, c'est-à-dire à se perpétuer
tel qu'il est. Le changement est rapporté à des facteurs externes. Les
hypothèses particulières concernent les rapports fonctionnels entre des
types d'institutions (par exemple : rituel et politique, segmentation et parenté,
compensation matrimoniale et stabilité du mariage). Pour pousser ces hypothèses
assez loin, les anthropologues sont amenés à développer des typologies de
plus en plus fines et a définir les faits sociaux de façon de plus en plus précise. Dans Political
Systems of Highland Burma, Edmund Leach fait perdre l'équilibre à la société.
Au nord-est de la Birmanie habitent deux populations : les Shan, principalement
dans les vallées, et les Kachin sur les hauteurs. Les ethnographes, avant
Leach, avaient étudié soit les uns, soit les autres (ou un groupe particulier
de Kachin), étant entendu qu'on avait affaire là à deux sociétés différentes.
A vouloir délimiter les sociétés, on risque fort d'en trouver beaucoup plus
que deux : les Shan parlent presque tous des dialectes d'une même langue (le Taï),
sont bouddhistes, cultivent le riz inondé, vivent dans les Etats « féodaux »,
dispersés au milieu de populations Kachin. Ces États prêtaient allégeance
soit aux Chinois, soit aux Birmans, soit à l'État, Shan lui-même, de Mông
Kawng. A l'intérieur des États Shan il y a une proportion forte, voire
majoritaire, de, non-Shan, en particulier de Kachin. Les
Kachin parlent un grand nombre de dialectes de quatre langues différentes
(Jinghpaw, Maru, Nung, Lisu), réparties de façon irrégulière ; ils
pratiquent soit une culture itinérante, soit une culture sur terrasse ; ils ont
tous un système de clans patrilinéaires ; ils sont célèbres en ethnologie
pour leurs alliances asymétriques, qu'ils ne pratiquent d'ailleurs pas tous
avec la même rigueur ; ils vivent en petites communautés de quelques villages,
qui sont organisées tantôt sur un modèle aristocratique (gumsa), tantôt
selon un principe égalitaire (gumlao) ; ils ne sont pas bouddhistes. On voit
que les critères qu'on pourrait retenir pour délimiter les sociétés
s'appliquent sans se recouvrir : l'inventaire diffère selon qu'on privilégie
l'ethnique, le politique, le linguistique, le culturel ou l'économique. Si
encore ces critères s'appliquaient de façon homogène dans le temps ! Mais
bien au contraire, les communautés gumsa deviennent gumlao et vice
versa, et des Kachin deviennent Shan. L'histoire
européenne nous donne des faits de même nature et aucun anthropologue féru de
sociétés en équilibre n'a cherché à le nier. Mais combien de cas semblables
à celui des Kachin ont été méconnus. Le lecteur familier de la littérature
anthropologique voit bien en lisant PSHB comment les mêmes faits
pouvaient être interprétés de façon radicalement différente ; comment, par
exemple, un chercheur passant un ou deux ans dans une communauté de langue
Jinghpaw et de système politique gumsa, décrirait une société homogène
et en équilibre. Il pourrait le faire, par un artifice conceptuel, sans même
ignorer l'histoire : sa « société » se serait constituée du jour où elle
serait devenue gumsa, le système gumlao et plus encore le système
Shan caractérisant une autre société dans le temps ou dans l'espace. C'est,
de fait, l'attitude qu'ont prise aussi bien les administrateurs britanniques
que les anthropologues avant Leach : ils ont séparé complètement Shan et
Kachin, et ont considéré, plus ou moins en accord avec la mythologie gumsa,
les groupes gumlao comme des rebelles de fraîche date. Or, une telle
approche, soutient Leach, n'est pas seulement bornée dans le temps et dans
l'espace, elle méconnaît radicalement la nature des faits étudiés : le
propre des systèmes politiques de Haute Birmanie est de constituer des
possibilités théoriques conceptuellement liées et opposées, entre lesquelles
les communautés Kachin oscillent sans jamais en réaliser aucune complètement. A cet
égard, selon Leach, les Kachin et les anthropologues se comportent quelque peu
de la même manière. Les uns comme les autres usent de modèles conceptuels :
le politique est pensé selon un ensemble de catégories liées entre elles et
qui donnent nécessairement de par leur nature l'image d'un système en équilibre.
L'équilibre est dans les concepts, dans le modèle, non dans les faits. Là où
les Kachin sont plus « vrais » que les anthropologues, c'est qu'ils usent de
plusieurs modèles conçus comme les termes d'un choix, qu'ils connaissent et
utilisent la possibilité de devenir Shan, gumsa ou gumlao. On se
demandera plus loin si Leach expose là une restriction due à la nature du modèle
conceptuel, ou seulement une faiblesse du modèle fonctionnaliste. Mais pour se
convaincre qu'en ce qui concerne ce dernier, sa critique porte, il suffit de
repenser maintenant, d'autres cas analysés par l'anthropologie classique. On
en prendra un seul exemple ; celui des Nguni d'Afrique du Sud, pour lesquels les
anthropologues qui nous ont donné des modèles fonctionnalistes, n'avaient pas
le douteux avantage d'ignorer l'histoire. L'image
qu'ils nous ont suggérée est en gros la suivante : Les Nguni, qui occupent le
sud-est do l'Afrique du Sud et le Swaziland, sont, au sud, divisés entre de
nombreuses tribus plus ou moins Soumises à l'autorité du chef, et parfois désignées
collectivement par le nom de l'une d'entre elles, les Xhosa. A l'extrême
nord-est, le royaume Swazi est soumis a une aristocratie, et entre les Xhosa et
les Swazi, plusieurs tribus ont été unifiées en royaumes au début du siècle
dernier par l'une d'entre elles, les Zulu. Au nord-ouest des Nguni sont les
Sotho ; chez eux aussi, des tribus et des royaumes dont, en particulier, le
Lesotho, constitué en réaction à l'expansion Zulu. Max
Gluckman explique brièvement l'apparition du royaume Zulu par une pression démographique
accrue (un facteur, plus qu'une cause). L'histoire du royaume, longue de moins
d'un siècle, comporte plusieurs scissions et rébellions. Max Gluckman s'applique
à montrer que ces dernières ne mettent pas en cause le système et qu'elles
auraient plutôt tendance à en maintenir la cohésion. La société
Swazi, la société Zulu, les sociétés Xhosa, les sociétés Sotho ont pour la
plupart, fait l'objet de monographies détaillées dont la contribution au
savoir anthropologique est considérable (cf. Hunter, Krige, Kuper, Shapera).
Mais, l'unité et la diversité culturelles semblent s'y résumer à la présence
ou à l'absence de telles institutions ou de tels traits institutionnels dans
l'une ou l'autre des ethnies -- et, en particulier, royaumes et chefferies
apparaissent comme autant de systèmes indépendants et équilibrés. Or, après
Leach, on aimerait repenser les sociétés Nguni (et Sotho) sur les bases
suivantes : Ces
sociétés ne disposent-elles pas de deux modèles de relations politiques, l'un
segmentaire, l'autre hiérarchique, quel que soit celui qui domine à un moment
donné au niveau du pouvoir ? Le passage de l'un à l'autre (dont l'apparition
du royaume Zulu n'est pas le seul cas) ne met pas seulement en question le
groupe où il opère, mais tout, l'ensemble régional ; les différences culturelles
ne sont pas seulement, un objet de réflexion pour l'anthropologue, mais aussi
un cadre d'action pour les groupes. Une telle analyse, si elle était menée a
bien, n'aurait pas pour seul effet d'éclairer mieux les sociétés
sud-africaines, elle s'opposerait à la notion du politique telle que l'ont
appliquée les spécialistes, faisant désormais du dynamisme et de la
possibilité de choix une part intégrante de l'explication. Max
Gluckman s'est récemment rapproché d'un tel point de vue ; dans son
introduction a Order and Rébellion in Tribal Africa (1963) il écrit :
« Nous devons considérer tout État particulier comme impliqué dans le
champ total des relations avec les États voisins. » Et dans son Politics,
Law and Ritual in Tribal Society (1965) : « Des régions d'Afrique ont
probablement montré ce qu'on peut appeler un équilibre oscillant entre un
large État maintenu uni pour un temps et plusieurs petits États. A certains égards,
ceci est semblable à l'image que Leach donne des Systèmes politiques de
Haute Birmanie » (p. 153). Mais, pour Gluckman, il s'agit d' « équilibre
oscillant », et il développe : « Leach, cité plus haut, a trouvé que l'équilibre
oscillait entre un état de choses où l'un des lignages exerçait un prestige
(plutôt qu'une autorité) aristocratique sur plusieurs autres lignages, et une
phase où ce prestige s'écroulait et où les lignages étaient égaux entre
eux, pour revenir à une situation où un lignage aristocratique réémergeait.
Il a pensé avoir affaire au changement social, et a tiré argument de cet
exemple pour affirmer, à tort, que les autres anthropologues avaient une vue
trop statique de l'équilibre. Il a lui-même confondu un équilibre oscillant
avec un processus de changement radical, dans lequel est modifiée la structure
même du système, à la fois dans le caractère de plusieurs de ses parties et
dans les relations de ces parties entre elles » (p. 282). Le débat
est essentiel : ce sont les concepts d'équilibre et de changement qui sont en
cause. Si l'on peut ramener l'analyse de Leach à un modèle d'équilibre connu,
comme l'affirme Gluckman, PSHB laisse intactes les théories
fonctionnalistes qui réfèrent le changement social aux facteurs externes (et
en particulier au contact de cultures) ou, au mieux, au dysfonctionnel. Il nous
semble cependant que parler d'équilibre à propos de PSHB, c'est mal
lire Leach et oublier quelque peu ce qu'on entend par équilibre dans
l'anthropologie fonctionnaliste. Premièrement, Leach ne dit nulle part que les
communautés Kachin doivent indéfiniment passer du gumsa au gumlao et
inversement : il montre seulement deux dynamismes à l'œuvre, celui qui pousse
des chefs de lignage Kachin à essayer de devenir des princes de type Shan, et
celui qui pousse les autres lignages à profiter des contradictions des premiers
pour imposer un système égalitaire. Deuxièmement, il n'affirme jamais que ces
dynamismes soient les seuls facteurs internes à l'œuvre, ni qu'ils doivent nécessairement
l'emporter à tour de rôle. Il donne même des exemples du contraire. Donc, à
supposer que l'on considère l'ensemble des systèmes gumlao et gumsa comme
constituant un système unique, celui-ci n'est nulle part décrit comme un équilibre
oscillant. Mais, de toute façon, peut-on parler d'un système unique?
Seulement, nous dit Leach, au niveau du langage et de la mythologie, et en
considérant cette dernière comme un ensemble de variantes contradictoires. On
est loin du « système » des fonctionnalistes, qui désigne les rapports entre
les groupes et/ou entre les institutions à l'intérieur d'un même type de
communauté. Or, à ce niveau, il y a bien changement chez les Kachin. L'idée
selon laquelle le changement renverrait nécessairement à des facteurs
externes, en particulier au contact des sociétés, et serait par là irréversible,
est réfutée. Tentera-t-on
encore de sauver la théorie
fonctionnaliste du changement social
en en distinguant quatre types, selon qu'il est interne ou externe, réversible
ou irréversible ? Mais Leach donne à penser que de telles distinctions, qui
pourraient peut-être se révéler pertinentes au terme de l'analyse, ne le sont
pas à son principe[2]:
interne et externe, réversible et irréversible peuvent dépendre du point de
vue adopté dans l'espace et dans le temps autant ou plus que de la nature des
faits. Le «
système » fonctionnel n'est ni un ensemble de concepts, ni un ensemble de
pratiques; c'est un ensemble d'institutions. Les hypothèses particulières de
l'anthropologie fonctionnaliste portent sur ces institutions. Edmund Leach a,
dans son œuvre, critiqué nombre de ces hypothèses, mais, en général, il
pense qu'elles ont le défaut rédhibitoire de porter sur des objets fictifs.
Elles utilisent des concepts lourdement élaborés qui enchaînent l'imagination
et éludent la réalité. Dans
son étude sur Pul Eliya, il explique comment il en est arrivé à un tel
point de vue : Il voulait rendre compte de la continuité d'une communauté dépourvue
de ces institutions qui classiquement expliquent le maintien d'une société :
lignages, sociétés secrètes ou sectes. Son problème s'est trouvé résolu du
jour où il a considéré que « l'entité permanente n'est pas la société de
Pul Eliya, mais Pul Eliya lui-même » avec son organisation du sol et de
l'irrigation. Cette organisation est plusieurs fois centenaire. Elle peut
constituer un problème pour l'historien ; mais les villageois n'ont rien de
mieux à faire que de s'organiser en fonction d'elle. Inutile de chercher dans
des « institutions » morales ou juridiques plus ou moins licitement abstraites
de la réalité, le principe d'une continuité fondée au ras du sol. La
parenté a été considérée par les fonctionnalistes comme portant
essentiellement sur l'attribution d'un statut social aux individus de par leur
naissance. Pour Claude Lévi-Strauss la parenté aménage la circulation des
femmes. Leach, après avoir suivi Lévi-Strauss dans des textes antérieurs,
ajoute : « Les systèmes de parenté n'ont pas de « réalité » du tout,
sinon en rapport avec la terre et la propriété. Ce que l'anthropologue appelle
structure de parenté est seulement une façon de parler des rapports de
propriété dont on peut aussi parler d'autres manières » (PE, p. 305).
On voit immédiatement en quoi la thèse de Leach est limitée et n'abolit pas
entièrement les problématiques antérieures : si la parenté est un langage
parmi d'autres — et on préférerait dire un système de communication, car il
y a à la fois code et réseau —, pourquoi ce langage est-il privilégié ?
Quelles sont ses contraintes propres ? Et pourquoi, si la parenté « parle »,
parlerait-elle toujours de la même chose ? Mais ces questions vont de soi ;
celles que pose Leach sont moins évidentes. On
n'ignorait pas, par exemple, l'importance de la parenté fictive. L'explication
classique en était logiquement postérieure à celle de la parenté « réelle
». Les règles de filiation établissent et caractérisent un réseau de
relations qui peuvent servir de modèle à des relations fictives, mais
sociologiquement semblables et liées aux premières. Leach
suggère d'abord que la filiation n'est pas moins un langage que la fiction
qui y supplée parfois. Il faut donc chercher d'emblée les principes qui feront
qu'un individu ou une famille sera reconnu comme appartenant au groupe de parenté,
que cette reconnaissance puisse être exprimée par des faits généalogiques ou
non. Ainsi, à Pul Eliya, on trouve une sous-caste endogame (variga). «
Le test d'appartenance au variga ne porte jamais sur un problème de
filiation ; il s'agit toujours de savoir si une relation sexuelle particulière
entre un homme et une femme sera acceptée comme établissant des liens
d'alliance entre l'homme et les parents de la femme. Et ici le facteur critique
est le suivant : l'homme pourra-t-il faire valoir un droit quelconque de propriété,
soit sur l'aire d'habitation (gamgoda), soit sur le Vieux Champs de Pul
Eliya » (PE, p. 303). Ainsi « on est du variga où on se marie
» est plus exact que : « on se marie dans son variga » ; or, on se
marie en fonction des droits fonciers ; donc, le variga est
essentiellement un groupe détenteur de droits fonciers. Certes,
Edmund Leach n'est arrivé par hasard, ni à Pul Eliya, ni à ces conclusions,
et son terrain se prêtait remarquablement bien à ce type d'élaboration théorique.
Même objection que pour PSHB, même réponse : Depuis
plusieurs années les systèmes non-unilinéaires ont fait l'objet d'une littérature
abondante et riche en typologies. Le « système » de Pul Eliya avec la «
famille élémentaire », les relations entre germains, la parentèle, le variga
endogame, les types de mariage, la terminologie de parenté, la transmission
des noms, aurait pu donner lieu à la fois à une monographie classique, à une
discussion actuelle des concepts de parenté. Et si tel est le cas, combien de
systèmes ainsi étudiés, y compris les systèmes lignagers, seraient passibles
d'un traitement à la Leach ? Il énonce
: « chaque anthropologue doit d'abord se demander quelle part exacte de la
culture à laquelle il est confronté peut, sans hésitation, être comprise
comme une adaptation directe au contexte de l'environnement, y compris ce qui
dans ce contexte est le fait de l'homme. Seulement lorsqu'il a épuisé les
possibilités d'explication par le normal, devrait-il recourir aux solutions métaphysiques
par lesquelles les particularités de la coutume sont expliquées en termes de
moralité normative? » (PE, p. 306) Ou bien ce principe est faux pour
Pul Eliya, ou bien il est juste partout (mais l'est-il ?). Ces
deux exemples, celui des Kachin et celui de Pul Eliya, montrent comment la démarche
d'Edmund Leach diffère de celle de ses collègues plus fidèles à
l'enseignement de Radcliffe-Brown. Forçons l'opposition : l'un et les autres
ont à leur disposition le même cadre conceptuel. Les anthropologues vont
chercher à s'en servir. Ils se doutent bien que l'instrument sera imparfait,
que quelques distinctions manqueront, tandis que quelques autres se révéleront
superflues. Leur contribution « théorique » consistera à ramener du terrain
un cadre conceptuel légèrement modifié. L'idéal serait pour eux de ramener
un nouveau « type », que les X deviennent au concept y ce que les Nuer
sont à la segmentation, les Kariera au mariage des cousins croisés bilatéraux,
les Kwakiutl au don et les Britanniques à la démocratie parlementaire. Leach,
armé du même cadre conceptuel, est bien décidé à faire la preuve qu'il peut
s'en passer, qu'en fait, s'il ne s'en passait pas il manquerait l'essentiel, que
s'il laissait les Kachin en équilibre et les habitants de Pul Eliya en société,
ceux-ci le laisseraient dans l'ignorance. Ses collègues, lorsqu'ils veulent
dire du bien des travaux d'Edmund Leach, voient volontiers dans ces monographies
deux nouveaux « types ». On a mentionné « l'équilibre oscillant » de
Gluckmann pour les Kachin ; W. Davenport écrit : « Leach, dans son étude sur Un
village singhalais, montre que dans une société sans groupe de filiation
unilinéaire d'aucune sorte, la localité forme la base du groupement solidaire
et assure le même type de continuité entre une génération et la suivante que
le fait le lignage dans d'autres sociétés » (Social Organization, 1963,
p. 179). Mais
Leach se soucie bien de remplir les cases d'une typologie ! D'une monographie,
il entend tirer des propositions générales sur les hommes (... et sur les
anthropologues). La
comparaison pour établir des typologies peut constituer une activité utile à
des fins particulières. Mais il n'y a pas de critère logique pour décider en
faveur d'une des multiples typologies possibles, ni pour arrêter un degré de
profondeur adéquat. Une typologie n'implique par elle-même aucune affirmation
générale sur la nature des faits. Or, c'est la généralisation qui intéresse
Leach, et non la comparaison qui peut en être l'instrument : « La
comparaison est une affaire de collection de papillons — de classification,
d'arrangement des choses selon leurs types et leurs sous-types. Les disciples de
Radcliffe-Brown sont des collectionneurs anthropologiques de papillons » (RA,
p. 2). « Il se peut que créer une classe étiquetée sociétés
matrilinéaires soit aussi peu pertinent pour notre compréhension de la
structure sociale que la création d'une classe de papillons bleus le
serait pour la compréhension de la structure anatomique des lépidoptères » (RA,
p. 4). S'il
faut classer, en l'absence d'une théorie générale, Leach propose d'user
d'instruments plus souples et plus puissants que le lexique remanié de
l'anglais ou de toute autre langue naturelle. Et ceci de deux manières : Une
classification consiste à introduire le discontinu dans le continu. Pour le
faire avec une quelconque rigueur, il convient de connaître les dimensions avant
les types. Par exemple, avant de distinguer filiation matrilinéaire,
patrilinéaire, etc. Leach propose la dimension exprimée par la fonction
suivante (cf. RA) : soit q la filiation avec le père, p, la
filiation avec la mère, conçues « comme des variables topologiques plutôt
que comme des quantités mesurables », chaque système réalise d'une façon
particuliers la fonction z = p/q. On trouve les deux cas extrêmes :
chez les Trobriandais, où la filiation avec le père n'est pas reconnue (q=0),
chez les Lakher, où la relation avec la mère n'est pas de filiation (p=0),
plus un nombre indéfini de cas intermédiaires. En
second lieu, Leach affirme qu'il faut considérer les données « avec les préjugés
d'un ordinateur, plutôt qu'avec ceux de nos ancêtres, tels que les reflètent
les taxinomies couramment acceptées » (Classification in Social
Anthropology, 1962). La meilleure façon de classer (c'est-à-dire la plus
conforme à un but précis, car il ne s'agit ni de vérité, ni de généralité)
consiste à considérer les faits sans autre cadre préétabli que celui de la
logique la plus générale ; alors apparaissent tous les agencements possibles
qui permettent une classification multiple. C'est après que le vrai travail de
l'anthropologue commence. Edmund Leach et les structuralistes. — Leach
ne prend pas les typologies pour des théories, les comparaisons pour des généralisations,
les concepts de l'anglais (ou du français) pour ceux de la science. Il
distingue la réalité, du modèle, la structure, de la pratique. Il trouve à
la logique et aux mathématiques des vertus auxquelles il est difficile de se
conformer, mais des vertus quand même. Le
censeur impitoyable des fonctionnalistes se fait le champion turbulent de Claude
Lévi-Strauss. Aux côtés de Rodney Needham et de Louis Dumont, il défend
l'alliance contre la filiation, chère à son voisin de Cambridge Meyer Fortes ;
et va au secours des règles de mariage asymétrique (Asymetric Marriage
Rules, status difference and direct reciprocity : Comments on an alleged
fallacy, 1961), de gré ou de ruse il transporte Claude Lévi-Strauss dans
le jardin d'Eden, et soumet la Genèse au traitement structural (Lévi-Strauss
in the garden of Eden, 1961). Edmund Leach serait-il un rebelle avec une
cause... le structuralisme ? Non,
l'arme d'Edmund Leach est à double tranchant et ceux qu'il défend n'en
semblent pas moins irrités que ceux qu'il attaque. Les raisons ne manquent pas.
Ainsi, dans un article sur Lévi-Strauss où il fait cause commune avec ses collègues
et adversaires britanniques (qui n'en demandaient pas tant), il écrit, sans
trop s'expliquer : « II vaut mieux considérer les Structures élémentaires
de la parenté comme un échec splendide. » Dans The Legitimacy of
Solomon et à propos de 1' « esprit humain » : « Je n'ai pas clairement
idée de ce dont Lévi-Strauss parle réellement. » Et au cas où on le soupçonnerait
de jouer l'incompréhension par coquetterie, il s'empresse, dans son compte
rendu de Le cru et le cuit, de traduire « l'esprit qui les cause » (les
mythes), par the spirit which they cause. Ces
accrocs témoignent-ils du tempérament de Leach ou d'une divergence plus
profonde d'avec Claude Lévi-Strauss ? L'œuvre de l'un comme celle de l'autre
peut donner lieu à des lectures différentes, voire opposées. Ainsi, dans un
commentaire récent, Hugo Nutini écrivait que Leach, « sous l'influence
stimulante de Lévi-Strauss, qu'il reconnaît explicitement, a plus ou moins indépendamment
formulé une conception de la structure sociale qui est essentiellement la même
que celle de Lévi-Strauss » (A Critique of Lévi-Strauss and Leach, 1965).
On va essayer ici de montrer le contraire. Leach,
comme Lévi-Strauss, use de modèles pour manifester les propriétés logiques
(la structure) des systèmes culturels, mais il conçoit les modèles à sa manière. Si l'on
distingue les trois niveaux des faits anthropologiques, du discours
anthropologique sur les faits, et du discours sur l'anthropologie, le concept de
« modèle » appartient au troisième, et le modèle est un instrument du
second. Dans aucune science des faits le modèle n'appartient aux données. Mais
en anthropologie la situation se complique. En effet, les hommes tiennent un
discours sur leur propre culture et il est permis, sinon souhaitable, de parler
à propos de ce discours de « modèle conscient ». Lévi-Strauss oppose ce modèle
conscient au modèle inconscient construit par l'anthropologue. Ainsi
l'opposition entre modèles inconscients et conscients opère entre les deux
niveaux du discours anthropologique et des faits[3]. A cette
première opposition, Lévi-Strauss en ajoute une autre entre modèle mécanique
et modèle statistique. Le modèle mécanique est à la même échelle que le
système (simplifié ou non) qu'il représente ; c'est-à-dire qu'à un élément
du modèle correspond un élément du système et vice versa. Le modèle
statistique n'est pas à la même échelle que le système ; un élément du modèle
représente une fonction de plusieurs éléments du système. Pour Lévi-Strauss
les oppositions modèle conscient/inconscient et modèle mécanique/statistique
sont, logiquement au moins, indépendantes. Leach,
lui, distingue un modèle conceptuel et un modèle statistique. Le modèle
conceptuel est le fait de l'indigène comme de l'anthropologue (donc conscient
ou inconscient) ; il représente un système idéal qui, au moins dans le cas de
l'indigène, n'est pas seulement une simplification, mais est aussi une
distorsion de la réalité. Le modèle statistique est une représentation
quantitative de la pratique des membres du groupe étudié. Lorsqu'il est
pertinent de demander quel est le rapport du modèle à la conscience (donc,
dans le cas du modèle conceptuel), la question de l'échelle ne se pose pas.
Lorsque l'échelle est pertinente (dans le cas du modèle statistique), c'est la
question du rapport à la conscience qui ne se pose pas. Ainsi, les deux
oppositions indépendantes de Lévi-Strauss, dans la conception de Leach, se
situent sur deux plans qui s'opposent entre eux : le plan des représentations
mentales et le plan des pratiques. Selon Lévi-Strauss,
la cohérence des modèles statistiques et des modèles mécaniques peut être
analogue, et la réalité à laquelle ils s'appliquent est une : les pratiques
relèvent des structures ; les structures relèvent de l'esprit. Pour Edmund
Leach les deux ordres de faits sont radicalement distincts, on ne saurait
ramener l'un à l'autre ; à chaque ordre de faits correspond un ordre de modèles.
Aussi, H. Nutini reconnaît : « J'ai
le sentiment désagréable ou bien que j'ai mal compris la conception que Leach
se fait d'un modèle, ou bien que non seulement ses normes statistiques, mais
aussi ses règles juridiques ne sont pas des modèles du tout — du moins dans
le sens de Lévi-Strauss » (p. 719). En effet. Mais passons de ce que Leach dit
de ses modèles à quelques exemples de ce qu'il en fait. Le modèle
statistique est sans doute celui qui pose le moins de problèmes. Les
sociologues savent depuis longtemps que quelques variables bien choisies peuvent
manifester les propriétés d'ensemble de faits. La méthode a été peu employée
en anthropologie jusqu'à ces dernières années, non pour des raisons de
principe, mais à cause d'une certaine conception des priorités du moment.
Edmund Leach use d'une telle méthode dans Pul Eliya pour démontrer sa
thèse selon laquelle les échanges matrimoniaux dépendent du système foncier.
Il montre que de 1890 à 1954, les terres de Pul Eliya sont restées aux mains
du même groupe. Cet état de choses « provient de mariages appropriés. Dans
la plupart des cas les mariages ne sont pas conçus à une telle fin, mais le
produit statistique de l'agencement total des mariages est que les droits
fonciers sont conservés à l'intérieur du groupe local à un très haut degré
» (PE, p. 194). Leach
se contente d'une présentation chiffrée des faits et ne les soumet pas à un
traitement mathématique particulier. On reviendra sur l'extrême simplicité
des démonstrations de Leach, mais disons dès maintenant qu'elle est voulue, et
cohérente avec la conception du modèle. Dans
cette présentation des alliances matrimoniales à Pul Eliya, Edmund Leach s'écarte
doublement du point de vue structuraliste : il avait, en effet, signalé
l'existence d'une règle selon laquelle le mariage doit se faire dans la catégorie
de la cousine croisée bilatérale ; en d'autres termes, on a là une «
structure élémentaire de parenté » (cf. PE, p. 126, et Rodney
Needham : Review of Pul Eliya). Or, à aucun moment, il ne cherche à
tirer parti des modèles de structures élémentaires élaborés par Cl. Lévi-Strauss
(et par lui-même, dans The Structural Implications of Matrilaleral
Cross-Cousin Marriage). Sans
doute, Leach considère que cette règle formelle est de peu de poids dans le
système réel de Pul Eliya, et qu'on a davantage à faire à une « structure
complexe ». Mais Leach explore au moyen d'un traitement statistique simple l'effet
de facteurs externes à la parenté qui rendraient justement celle-ci
complexe. Lévi-Strauss, lui, serait partisan de démontrer au moyen d'un
traitement nécessairement poussé que les échanges matrimoniaux, tout
affectés qu'ils soient par des considérations étrangères à la parenté stricto
sensu, n'en obéissent pas moins à des règles statistiques internes. Du
point de vue structuraliste, la démarche de Leach dans Pul Eliya est
fonctionnaliste : elle aborde les rapports de la parenté à l'économique avant
qu'une éventuelle logique interne ait été dégagée. Cette attitude de Leach
serait fondée, si, comme il semble le penser, le statistique n'était pas régi
par une logique interne semblable à celle du conceptuel. Dans PSHB,
Edmund Leach décrit un modèle conceptuel conscient ; en plusieurs
articles il établit des modèles conceptuels inconscients. Le
cinquième chapitre de PSHB, qui fait à lui seul près d'un tiers du
volume, s'intitule : « Les catégories structurales de la société Kachin gumsa
». Son objet est de faire « comprendre les principes fondamentaux de
l'expression rituelle Kachin qui constituent, en quelque sorte, la « grammaire
» de l'action rituelle et au sujet desquels les Kachin gumsa sont
d'accord » (PSHB, p. 101). Par rituel, Leach entend ce qui, dans tout
comportement social, a valeur de communication. Il montre, pour chacune des catégories
pertinentes, comment elle s'oppose et se lie aux autres et comment elle
s'emploie. A ne
considérer que la paradigmatique rituelle gumsa (c'est-à-dire les
interrelations des catégories), on obtient l'image d'un système d'autorité,
clair, rigoureux et stable. Tandis que la syntaxe (la façon dont les catégories
sont utilisées en contexte) montre que ce même ensemble conceptuel permet
d'exprimer des aspirations contraires, d'établir des prestiges nouveaux, et de
soutenir des légitimités contradictoires. C'est justement la cohérence,
l'unité du code qui permet à la fois l'opposition, la diversité des messages
et leur communication. Si l'on comprend ainsi l'analogie que Leach propose
entre une grammaire et le modèle conceptuel conscient des Kachin gumsa, on
voit comment ce dernier pourrait faire l'objet d'un modèle anthropologique, qui
n'est pas proprement établi dans PSHB. On
trouve dans l'œuvre d'Edmund Leach, depuis Chronus and Chronos de 1953,
plusieurs modèles de code où l'inspiration lévi-straussienne est évidente et
reconnue. Pour
les fonctionnalistes, les messages symboliques ne s'expliquent pas par un code
qui les engendre : ni par la syntaxe, ni même par la sémantique ; c'est le
contexte culturel et social auquel ces messages se réfèrent qui fournit les
seuls éléments d'une explication anthropologique. Ainsi, selon Malinowski, le
mythe est une charte pour la pratique sociale ; si l'on ignore cette pratique,
le mythe reste muet. Le moins qu'on puisse dire, selon Leach, c'est que Lévi-Strauss
« a démontré que la thèse fonctionnaliste, dans sa forme la plus orthodoxe,
est restreignante sans nécessité. Il
a réouvert un débat qui semblait clos » (C. L.-S. in the garden, p.
388). Claude
Lévi-Strauss a montré qu'un ensemble de mythes pris en eux-mêmes (comme tout
ensemble d'énoncés relevant du même code) possède un agencement structural.
Edmund Leach, analysant de cette manière la Genèse, écrit : « L'agencement est
là ; je ne l'ai pas inventé, j'ai seulement démontré qu'il existe » (ibid.,
p. 395). Mais, du modèle ainsi rendu possible, Edmund Leach donne une
version et une interprétation délibérément plus faibles que celles de Claude
Lévi-Strauss. Claude
Lévi-Strauss a une prédilection (mais non un goût exclusif) pour les
oppositions binaires. Leach préfère les dimensions où un nombre indéfini de
termes peuvent s'opposer (cf. Anthropological Aspects of Language, 1964,
et Telstar et les Aborigènes, 1964). La variable à deux valeurs est,
bien sûr, un cas particulier de celle à n valeurs. Elle est donc plus
significative. Ceci pour autant que les opérations du modèle représentent
celles d'un opérateur réel, en l'occurrence l'esprit humain. Or, Leach n'envisage
jamais que le modèle puisse représenter un tel opérateur ; dès lors, en
effet, une semblable restriction sur la logique employée fait problème, sans
avoir valeur d'hypothèse. Les
mythes renvoient à l'esprit humain ; c'est là l'interprétation forte dans l'œuvre
de Lévi-Strauss. Il en est une autre, plus faible, compatible avec la première,
mais que Leach accepte seule. Les mythes intègrent dans leur dialectique les
contradictions universelles auxquelles l'homme fait face : entre la nature et
la culture, la vie et la mort, etc. Pour Leach « la fonction du mythe est de «
médier » de telles contradictions, de les faire apparaître moins définitives
qu'elles ne le sont réellement, et ainsi plus acceptables. Ce but n'est pas
atteint par des mythes isolés, mais par des groupes de mythes qui sont
semblables à certains égards mais différents à d'autres, de telle sorte que,
en s'accumulant, ils tendent à émousser le tranchant de distinctions réelles
(mais malvenues) entre catégories » (L.-S. in the garden..., p. 388).
L'aspect médiateur des mythes en devient, chez Leach, la fonction. Edmund
Leach nous donne l'exemple d'une telle analyse dans The Legitimacy of Solomon
(1966). Outre un modèle structural classique, interprété comme on vient
de le dire, Leach s'attache à montrer l'importance structurale de l'ordre
chronologique des thèmes bibliques. La légitimité
du pouvoir de Salomon est essentielle aux membres de la Maison de Judah,
responsable de l'ultime version du texte biblique. Cette souveraineté, que
Salomon a acquise par les armes, doit être celle que Dieu a promise aux Israélites.
Tout autre principe de légitimité que l'héritage d'un droit divin se
retournerait, du fait des péripéties de l'histoire, contre les souverains
d'un moment. Pour
que l'héritage d'Israël ait été conservé indivis, il faut, que le peuple élu
soit resté uni, et séparé des autres peuples, donc strictement endogame.
Alors seulement, le pouvoir de Salomon et de ses héritiers peut-il être légitime
et entier ; et encore faut-il qu'à l'intérieur d'Israël il n'y ait pas de
source de légitimité dont Salomon ne soit l'héritier. Or :
Les Israélites ne sont qu'un des peuples habitant la Palestine. — Entre les
purs étrangers, tels que les Philistins, les Amalékites, etc., et les purs
Israélites, il y a des groupes intermédiaires tels les Samaritains, les
Edomites, etc. — La règle d'endogamie peut donc être interprétée de façon
plus ou moins stricte, et, dans son principe, est constamment violée. — Les
Israélites eux-mêmes sont divisés en lignages (« Maisons ») rivaux, qui
tous revendiquent une certaine légitimité. Les faits les plus patents
contredisent le principe de la légitimité à laquelle prétend la Maison de
Judah. On ne peut résoudre la contradiction, mais on peut l'obscurcir, la réduire,
la masquer. Ainsi,
Edmund Leach montre que la généalogie de Salomon, dispersée dans le texte
biblique, est pleine de contradictions. Ces contradictions sont cependant, agencées
de façon cohérente : quelle que soit la source de légitimité que l'on
reconnaisse, Salomon s'en trouve toujours l'héritier. En
second lieu, l'histoire de David à Salomon constitue une séquence dramatique
d'oppositions entre des termes de plus en plus proches. L'opposition entre roi
et usurpateur, qui implique deux lignages au début de la séquence, se situe
entre deux demi-frères à son terme. Comme l'usurpation se rapproche, la légitimité
se concentre pour n'appartenir bientôt qu'à l'ultime vainqueur, le seul
Salomon. L'interprétation
que donne Edmund Leach de l'histoire mythique de la Bible n'est pas
essentiellement différente de celle qu'il avait proposée pour les mythes
Kachin : dans un cas comme dans l'autre, le récit utilise un langage commun
pour fonder des intérêts particuliers. Dans The Legitimacy..., la méthode
structurale[4]
permet de mieux illustrer et d'approfondir l'interprétation ; elle ne la
transforme pas. La conception de Leach, telle qu'elle se révèle ici, fait du
modèle un instrument d'exposition ; le choix d'un type de modèle n'implique
aucune affirmation sur la nature des faits, sinon celle de leur unité. On est
loin des Mythologiques de Claude Lévi-Strauss. C'est
sans doute dans The Structural Implications of Mairilateral Cross-Cousin
Marriage (1951, et dans RA) que Leach a développé le modèle le
plus semblable à celui de l'auteur des Structures élémentaires de la
parenté. Encore une fois, l'interprétation qu'il y donne du modèle est
délibérément plus faible. Premièrement, il souligne l'inadéquation d'un modèle
de parenté qui règle la circulation de femmes entre lignages, alors que
les échanges matrimoniaux réels portent sur plus que les femmes et opèrent
entre des groupes locaux. Deuxièmement, il n'envisage pas de tirer du
modèle une théorie générale de la parenté, alors que toute la démarche de
Lévi-Strauss tend à fonder une telle théorie sur l'échange réciproque. Dans
tous les exemples considérés, Edmund Leach utilise des modèles moins
rigoureusement spécifiés que ceux des structuralistes et il en donne une
interprétation plus faible. La cohérence du modèle trouve son principe dans
une fonction du système qu'il décrit, et non dans l'unité d'un opérateur réel
tel que l'esprit humain. Il est
douteux, dès lors, qu'Edmund Leach entende par généralisation la même
chose que Claude Lévi-Strauss. Pour le premier, une proposition est générale,
qui n'a pas d'exceptions. Pour le second, une proposition est générale, qui se
réfère à un objet universel. Une proposition peut être générale au sens de
Leach sans mettre en cause de principe universel ; ou générale au sens de Lévi-Strauss
sans être partout également manifestée. Dans Rethinking
Anthropology (p. 20), Edmund Leach donne un exemple de proposition générale
: « Un
mariage crée une alliance entre deux groupes, A et B. Les enfants du mariage
peuvent être apparentés à l'un des deux groupes ou aux deux par
incorporation, permanente ou bien partielle, mais ils peuvent aussi être
apparentés à l'un des deux groupes ou aux deux du fait de l'alliance
matrimoniale elle-même. Les symboles que j'ai discutés — des os, du sang, de
la chair, de la nourriture et de l'influence mystique — établissent une
distinction, d'une part entre incorporation permanente ou partielle, et d'autre
part entre l'incorporation et l'alliance. Ce sont là des variables pertinentes
dans toutes les sociétés et pas seulement dans les systèmes unilinéaires
d'un type particulier. » Une
telle proposition, si elle n'est pas réfutée par les faits (et elle a déjà
le mérite, rare dans les sciences humaines, d'être réfutable), soulève immédiatement
un problème : pourquoi ces catégories et ces symboles sont-ils universels ? La
question ne sera pas posée par Leach. En effet, elle n'accepterait que deux
types de réponse : ou bien l'universalité est accidentelle (un cas nouveau
pourrait toujours la réduire à néant) ; ou bien elle renvoie à une
contrainte, à un principe, à un opérateur réel et universel, c'est-à-dire
propre soit au phénomène humain, soit au phénomène social. Mais Leach ne
veut pas reconnaître l'enfant de sa pensée dans cet opérateur qui doit être
réel, mais dont la nature incertaine ne peut être spécifiée qu'en tombant
dans la « métaphysique » la plus continentale. On
pourrait rétorquer, bien sûr, que la prudence de Leach est beaucoup plus «métaphysique»
que la témérité de Lévi-Strauss. Il se peut que ce dernier se trompe en
identifiant l'esprit humain comme l'opérateur universel ; il se peut aussi
qu'il ait raison. Mais Edmund Leach à coup sûr renonce à la vérité
empirique en ne posant pas la question. Ses propositions générales ne
s'expliquent pas ; ses faits universels, comme Dieu, n'ont pas été engendrés.
Leach, qui veut repenser les fondements de l'anthropologie contemporaine, n'en
reconsidère pas telle idée de base selon laquelle il n'y a guère de nature
humaine universelle[5].
Dommage. Edmund
Leach utilise un modèle to make a point. En français, quelque chose
comme : « pour faire une remarque appropriée ». La lourdeur de l'expression
suggère l'improbabilité de la chose de ce côté-ci de la Manche. Claude Lévi-Strauss
utilise ses modèles pour construire une théorie. Los modèles du premier
s'apprécient un à un. Ceux du second n'ont de sens que pris ensemble à l'intérieur
d'un « groupe de transformations ». Pourquoi
des modèles ? Leach, que satisferait peut-être un « pourquoi pas ? », répond
quand même : « Pour le moins, la découverte d'un agencement structural cohérent
dans un ensemble de données ethnographiques nous amène à comparer ce qui
semblait incomparable autrement et suggère des questions d'un genre nouveau, à
un niveau différent et plus concret de l'ethnographie » (The
Legitimacy..., p. 70). Se
pourrait-il que les modèles fassent mieux ce que les typologies faisaient moins
bien : rapprocher des faits en apparence hétérogènes, inciter à la
comparaison, enrichir l'ethnographie de nouvelles questions ? Se pourrait-il
qu'après avoir enterré la collection de traits, abattu la collection de types,
Leach se fît l'avocat de la collection de modèles ? Il se pourrait. Le défaut
du collectionneur de traits était de conclure abusivement, celui du
collectionneur de types, de conclure futilement. L'avantage hélas ! du
collectionneur de modèles est de ne pas conclure du tout. Comment
le pourrait-il ? Un exemple : dans un remarquable essai de 1958, Concerning
Trobriand Clans and the Kinship Category Tabu, Edmund Leach a réanalysé la
terminologie trobriandaise recueillie par Malinowski. Il montre de façon
convaincante que les termes de parenté peuvent être compris et appris à
partir de la position (changeante avec l'âge) de l'individu entre les groupements
effectifs de la structure sociale où il se meut. Et d'affirmer : 1. Que les
termes se réfèrent directement à des catégories sociologiques et n'ont pas
de signification primaire généalogique ; 2. Que «lorsque les termes sont
projetés sur un diagramme généalogique, la logique qui les sous-tend est
absolument incompréhensible ». En
1965, Floyd Lounsbury répond à Leach par une analyse elle aussi magistrale : Another
View of Trobriand Kinship Categories. Il montre qu'en ne considérant que
les données généalogiques fournies par Malinowski, il est possible de
construire un modèle rigoureusement adéquat. Six règles de réduction (du
type de celles qu'il avait proposées dans son article fondamental : A Formal
Account of the Crow- and Omaha-Type
Kinship Terminologies, 1964) permettent d'affecter loutes les relations généalogiques
aux termes qui les désignent effectivement. Laissons de côté les conclusions,
plus discutables, que Lounsbury tire de son analyse. Il a montré que celles de
Leach ne sont pas fondées. Quel
modèle alors retenir ? Celui de Leach qui couvre plus de faits ? Celui de
Lounsbury qui est plus rigoureux ? En l'absence d'une théorie générale, le
choix est une affaire de goût, et une mauvaise affaire. La
position structuraliste de Claude Lévi-Strauss aura longtemps semblé tenir
à un souci, à un choix de méthode. Mais il devient clair que la théorie,
plus que la méthode, importe. Voilà pourquoi Leach semble proche du
structuralisme ; voilà comment un Rubicon l'en sépare. Edmund Leach seul. — On a jusqu'ici considéré séparément les attitudes de
Leach à l'égard du fonctionnalisme et à l'égard du structuralisme. Elles
sont cependant symétriques et inverses dans leur développement et analogues
dans leur principe. Affirmer,
c'est exclure ; une affirmation est une proposition réfutable. Or les
propositions générales du fonctionnalisme sont si vagues qu'elles n'admettent
pas de contre-exemple, tandis que chez les structuralistes, ce sont les modèles
particuliers qui, pris seuls, n'excluent pas des modèles différents.
Inversement, les propositions particulières des fonctionnalistes sont réfutables,
et c'est l'interprétation générale des modèles structuralistes, qui comporte
choix, exclusion, et donc affirmation. Leach
utilise les modèles du structuralisme et en refuse l'interprétation théorique
générale. Il s'accommode des principes les plus généraux du fonctionnalisme
mais il en réfute les interprétations particulières. Dans les deux cas,
c'est l'affirmation qu'il rejette, c'est-à-dire la théorie, au sens que ce
terme prend dans les sciences, et il retient les méthodes, quitte à les
utiliser à sa façon. Mais
son éclectisme dans l'usage des méthodes, et l'attitude qu'exprimaient entre
autres les citations placées au début du présent article, interdisent de voir
en Edmund Leach un méthodologue anti-théoricien. Un résidu, une asymétrie
qui demeure entre ses attitudes à l'égard des deux courants de
l'anthropologie, va nous mettre sur la voie. Leach
n'a pas ménagé les efforts pour réfuter une à une les hypothèses particulières
du fonctionnalisme. En face des théories générales de Claude Lévi-Strauss,
il se contente de « ne pas comprendre ». Mais il a de la méthode dans son
injustice, et il y eut de la naïveté dans la méthode qu'on a suivie
jusqu'ici. Leach, telle est du moins l'image qu'il donne, est aux prises avant
tout avec ses collègues. Nous l'avons cru, nous l'avons suivi, nous ne le
comprenons plus. Il suffit de considérer au contraire que Leach s'intéresse
plus à l'anthropologie qu'aux anthropologues pour que tout s'agence à nouveau. Il y a
deux questions qui obsèdent l'œuvre de Leach, celle de la permanence et du
changement, et celle des rapports entre les modalités de l'échange (ou de la
communication) et la nature de ce qui est échangé (ou communiqué). Les
fonctionnalistes ont cherché à répondre à ces deux questions, et Leach a
montré que leurs solutions sont erronées. Les structuralistes, eux, ont
provisoirement laissé ces questions de côté. Leach donc s'éloigne du
fonctionnalisme à cause des réponses qu'il donne et du structuralisme à
cause des questions qu'il n'a pas posées. L'attitude
structuraliste sur ces points semble être la suivante : l'étude de la
diachronie d'une part, l'étude des rapports entre systèmes d'autre part, ne
peuvent que suivre l'analyse synchronique et structurale. Mais, là encore, l'œuvre
de Leach a valeur de contestation ; il montre : que le dynamisme peut être
propre à la structure même et non à son seul devenir ; qu'il est des cas où
les modalités de la « communication » et la nature des « messages » dépendent
dans leur détail les unes des autres. Si tel
est le cas, les modèles de l'anthropologie actuelle pèchent à deux égards : 1. La cohérence
des modèles de systèmes sociaux s'interprète comme la représentation de
la cohésion des systèmes eux-mêmes. Ceci parce que ces modèles, pour
autant qu'on puisse les rendre explicites, n'engendrent qu'un nombre fini
d'objets. Un système est alors conçu comme un petit nombre de situations-types
qui se répètent régulièrement, bien qu'un regard naïf sur le social nous
assure immédiatement de l'indéfinie variété des situations à l'intérieur
d'un même système. Leach
semble croire que c'est là une restriction inéluctable du modèle conceptuel.
Pourtant, la logique moderne montre qu'il est possible, avec des moyens finis,
d'engendrer certains ensembles infinis, si bien que les réserves de Leach ne
sont pas justifiées a priori. 2. Les
modèles structuralistes ont jusqu'ici une structure soit de code (e. g. les
mythes), soit de réseau (e. g. la parenté). Mais l'œuvre de Leach
montre, que des phénomènes de code et réseau peuvent être liés au sein d'un
même système, régis par une même structure (e. g., le politique). Faut-il,
alors, comme le fait Leach, établir une dichotomie entre le code conceptuel et
les pratiques de l'échange, représenter un système soit comme un ensemble de
pratiques, soit comme un ensemble de concepts, mais renoncer à y voir un
ensemble de pratiques dont les concepts sont à la fois les produits et les
instruments ? Faut-il croire, par conséquent, à une inadéquation essentielle
des méthodes formelles au réel anthropologique ? Ou bien tenter de construire
un modèle plus général que ceux de code et ceux de réseau ? La seule réponse
à cette question serait de proposer un tel modèle. Leach n'y songe, pas. Mais
si son œuvre débouche vraiment sur ce problème, alors ce sont les modèles
structuralistes aussi qu'elle nous amène à repenser. Groupe
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Another View of the Trobriand Kinship Categories, dans American Anthropologist,
67, 5, part 2, oct. 1965. nutini
(Hugo),
Some Considérations on the Nature of Social Structure and [1]
On emploiera ici le terme
fonctionnaliste pour désigner ceux qui expliquent un système par son
rapport fonctionnel au contexte, sociologique ou non ; et le terme
structuraliste pour ceux qui veulent d'abord épuiser les determinations
internes du système. Leach, conformément à la tradition anglaise, qui
diffère de l'usage introduit par Claude Lévi-Strauss, parle parfois de
structuralisme à propos des premiers. Pour la clarté de l'exposé, on sera
obligé de forcer l'opposition et de faire ainsi injustice aux uns et aux
autres, dont l'oeuvre est beaucoup plus riche et nuancée qu'il n'y paraîtra
ici. [2]
Déjà en 1940, dans Social
and Economic, Organisation of the Rawanduz Kurds, il écrivait : « Les
changements, souvent violents et désintégrateurs, qui apparaissent dans
les conditions du contact de cultures diffèrent seulement en degré et non
en nature, des changements embryonnaires qui se produisent tout le temps, même
quand le groupe culturel fonctionne dans les conditions « naturelles »,
quelle que soit la façon dont on définit ces dernières » (p. 62). [3]
Du moins est-ce ainsi que nous le comprenons.
Pour d'autres (e. g. H. Nutini), modèles conscient et inconscient,
s'opposent sur le même plan, celui des faits. Cette autre lecture tient à
une confusion entre le modèle construit par l'anthropologue, et l'opérateur
réel qu'il représente. Abus de langage de peu d'importance dans le
discours sur les faits, mais qui mène à des absurdités au niveau épistémologique. [4]
Pas toujours rigoureusement appliquée.
Deirdre wilson, dans The
Philosophical Relevance of Claude. Lévi-Strauss (unpublished B. Phil.
Thesis, Oxford, 1967), expose un abus manifeste. Leach affirme (p. 68) que
l'histoire des Juges, XI, 30-40, et celle de la Genèse, XXII, 1-18, telles
qu'il les résume, sont une image inverse l'une de l'autre. Il donne les règles
qui devraient permettre de produire l'inversion. Or il n'est que d'appliquer
rigoureusement ces règles pour s'apercevoir qu'elles sont inadéquates. [5]
Leach ne s'interdisait quand
même pas, dans PSHB, de dire que les humains exploitent les
situations qu'ils perçoivent, dans leur propre intérêt. Chassez la nature
humaine... |
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