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(Dans
Roger-Pol Droit et Dan Sperber, Des Idées qui viennent,
Odile Jacob 1999, chapitre 5, pp. 169-187) Pour un utopisme raisonné Dan Sperber Comme tant de militants, j’étais séduit par la
onzième thèse sur Feuerbach de Marx : « les philosophes n'ont fait
qu'interpréter le monde; il s'agit de le transformer ». Poutant l'œuvre de
Marx et Engels elle-même prouve que cette dichotomie est fausse : si le
marxisme a contribué à transformer le monde, c’est bien en le
réinterprétant. Aujourd’hui le monde se transforme rapidement, moins par l’effet
de l’action politique que par celui d’une révolution technologique, la
révolution informationnelle. Les ordinateurs, les puces électroniques
désormais omniprésentes, et l’Internet sont en passe de bouleverser notre
vie matérielle et sociale. En même temps que le réel, changent les possibles.
L’action politique sera bientôt confrontée à de nouveaux problèmes et à
de nouvelles chances. Pour éclairer cette action politique, il faudra
réinterpréter le monde. La révolution informationnelle appelle l’élaboration
de nouveaux objectifs et de nouvelles pratiques politiques. C’est vrai à
court terme : nouvelle politique d’éducation, nouveau droit de la presse
électronique, nouvelles formes de propagande ou de militantisme. La réflexion
doit prendre en compte également le long terme. Alors qu’une réflexion
politique réaliste ne considère que les possibles qui sont à la portée de l’action
présente, ceux pour lesquels on peut imaginer comment agir maintenant pour les
réaliser, la réflexion utopiste porte sur les possibles désirables, sans se
préoccuper de leur réalisation. Les deux types de réflexion politique me
paraissent souhaitables. Pour la réflexion réaliste, cela va de soi. Je
voudrai donc plaider ici pour une nouvelle réflexion utopiste. Je m’empresse de dire que je n’ai pas une
nouvelle utopie à proposer. Mon propos est plutôt de mettre en avant quelques
données et quelques idées pertinentes pour un nouvel utopisme. Ces données
sont connues - en tout cas de ceux qui s’intéressent aux changements
technologiques en cours -, et ces idées sont pour une part banales. Mais un
ensemble d’évidences bien choisies peut suggérer des conséquences qui,
elles, ne sont pas évidentes du tout. Marx et Engels opposaient leur « socialisme
scientifique » au « socialisme utopique » des Owen, Fourier, Saint-Simon ou
Proudhon. Le socialisme scientifique ne se contentait pas d'appeler et
d'annoncer un monde de justice, il démontrait que la lutte de classes devait
déboucher sur la victoire révolutionnaire du prolétariat, sur l'abolition de
l'exploitation de l'homme par l'homme, et sur le dépérissement de l'Etat.
Aujourd'hui, cette foi en la science, ce rôle de sauveur attribué au
prolétariat, ces préparatifs du Grand Soir, quoique révolus, susciteraient
une admiration nostalgique s'ils n'avaient pas tant contribué à
l'établissement d’une nouvelle tyrannie. Reste que ce qui motivait
l'engagement révolutionnaire, fût-il « utopique » ou « scientifique » - et
il est clair aujourd’hui que le « socialisme scientifique » était
utopique lui aussi -, c'était la révolte devant la misère, l'injustice, et
l'oppression dont est victime une grande partie de l'humanité. Or, de ce point
de vue, on a aujourd’hui tout autant de raisons - des raisons en partie
anciennes, en partie nouvelles - de se révolter. De se révolter ? Mais puisque le sentiment de
révolte ne débouche plus sur l’action révolutionnaire, ne vaut-il pas mieux
se cantonner à des objectifs modestes qui se réalisent non pas par la
révolte, mais par un travail tranquille et patient ? Cette sagesse là ne
me convainc pas. Soit, les révolutionnaires avaient tort et les réformistes
avaient raison. (Je résiste à la tentation de nuancer, d'héroïser les uns et
d'ironiser sur les autres, ou encore de reprendre cette bêtise complaisante des
camarades qui disaient « préférer avoir eu tort avec Sartre que raison avec
Aron »). Mais depuis qu'a été abandonnée l'idée selon laquelle la
réalisation de tous les objectifs politiques passe par le succès du mouvement
révolutionnaire, une division du travail politique s'est justement imposée.
Dans cette division du travail, les rôles à jouer ne sont pas tous des rôles
de prudents réformateurs. Le mouvement féministe en particulier a mis en
évidence l'efficacité d'une action radicale, animée par un sentiment de
révolte, et qui vise non à prendre ou exercer le pouvoir politique, mais à
agir sur la façon même de vivre les rapports sociaux et politiques. L’imagination réaliste n’a aucune raison d’être
confinée à ce qui réalisable tout de suite. Dans le travail à faire d’interprétation
du monde il y a celui d’imaginer des possibles désirables relativement
lointains, des possibles qui ne seront atteint qu’à condition de se révolter
à bon escient contre l’ici et maintenant. J’insiste sur le réalisme de l’imagination
et sur le bon escient de la révolte, sans lesquels leur exercice tourne
facilement à la catastrophe. C’est pourquoi la réflexion et l’action
politique doivent - et ce d’autant plus qu’elles sont ambitieuses - s’appuyer
tant que faire se peut sur une connaissance scientifique de la société. De ce
point de vue, le défaut du socialisme de Marx et Engels était d'être, non pas
scientifique, mais scientiste, invoquant une science pourtant balbutiante - qu’eux-mêmes
contribuaient à améliorer - comme source de certitude et d'autorité. Aujourd'hui encore, les accomplissements des
sciences sociales, quoique bien réels, sont modestes. Les praticiens de ces
sciences ne sont d'accord presque sur rien. Si les sciences sociales peuvent
éclairer la réflexion et l'action politiques, elles n'entraînent guère de
conclusions incontestables. C'est plutôt, justement, leur pouvoir de
contestation qui est bienvenu pour mettre en cause les simplifications
péremptoires des uns et les prétentions à l'expertise des autres. Dissiper le brouillard L'action politique - même la meilleure - doit
être soumise à une critique constante, non pas la critique polémique des
rivaux, mais une critique à la fois plus désintéressée et plus radicale.
Ceux qui détiennent le pouvoir, comme ceux qui veulent le prendre, font un
usage brutalement instrumental de la communication. Il est dans la logique de
leur action de n'admettre leur limites ou leurs erreurs que contraints et
forcés et en cherchant encore à prouver qu'ils ont eu, en quelque sorte,
raison d'avoir tort. L'exercice du pouvoir comporte presque toujours une
exagération sinon une imposture de compétence. Dans ces conditions, on
imaginerait que les intellectuels qui veulent jouer un rôle en tant
qu'intellectuels en politique concevraient majoritairement leur rôle comme un
rôle d'analyse critique, de réflexion approfondie, de mise en garde contre les
simplifications démagogiques d'où quelle viennent. En fait rares sont ceux qui
ont entrepris une tâche ausi exigeante. Ainsi, en France, à côté d'un
Raymond Aron, d'un François Furet, d'un Alfred Grosser, ou d'un Alain Touraine,
qui, que l'on soit d'accord ou non avec eux, rendent la politique plus
intelligible et plus intelligente,
on trouve une ribambelle de donneurs de leçons, de poseurs, d'imprécateurs qui
mettent leur talent au service de causes bonnes et moins bonnes qu'ils ne
contribuent en rien à approfondir. Une autre tâche à la fois intellectuelle et
politique moins évidente est, je l’ai dit, de développer une réflexion
sérieusement utopiste. A quoi cela peut-il servir ? Il est une métaphore
d'usage commun en théorie de l'évolution, c'est celle d'un randonneur qui
voudrait grimper le plus haut possible dans un brouillard épais et permanent.
Sa meilleure tactique serait de choisir toujours un chemin praticable et qui
monte. Le risque, évidemment, c'est qu'il atteigne ainsi un sommet mineur et
s'arrête, alors qu'à condition de redescendre parfois - et pour cela de savoir
quand et où redescendre - il aurait pu atteindre une cîme bien plus élevée.
La sélection darwinienne a ainsi pour effet de faire évoluer des espèces
vivantes par une série de petites améliorations immédiates vers des optima
locaux. Les réformateurs, eux aussi, sont comme ce randonneur dans le
brouillard. Il améliorent les choses à petits pas, et risquent ce faisant de
ne plus pouvoir emprunter des voies qui pourtant mèneraient vers des
amélioration bien plus radicales. Le rôle d'une pensée utopique sérieuse
serait de contribuer à dissiper le brouillard. Par le passé, la réflexion utopiste a été
menée avec une admirable légéreté. On y trouve des formules lapidaires genre
« abolition de l'État », ou des plans précis guidés par une imagination
plus ou moins débridée comme celui du phalanstère de Fourier. Mais
l'élaboration d'une utopie pourrait aussi s'appuyer, de façon beaucoup plus
ouverte au dialogue critique, sur la philosophie politique et les sciences
sociales. A la philosophie on peut demander de caractériser ce qui est
fondamentalement désirable, de préciser en particulier nos idées de justice
et de liberté. Un certain nombre de philosophes contemporains ont apporté des
contributions importantes à ce travail. Je pense par exemple à Jürgen
Habermas ou à John Rawls. Aux sciences humaines ont peut demander de quoi les
humains sont individuellement et collectivement capables, et ce que serait donc
une utopie réaliste. Bien entendu, même appuyée sur la philosophie et les
sciences humaines, la réflexion utopiste reste essentiellement spéculative.
Mais plus cette spéculation sera raisonnée et informée, plus elle contribuera
à une critique positive de l'action politique. L'idée anarchiste de l'abolition de l’État ou
l'idée marxiste du dépérissement de l'Etat présupposaient l'une et l'autre
une capacité des humains à établir et maintenir entre eux des rapports libres
et justes, sans y être poussé autrement que par la satisfaction que trouverait
dans ces rapports leur goût fondamental de la liberté et de la justice.
L'idée marxiste du vrai communisme comme un état de la société où chacun
contribuerait selon ses capacités et recevrait selon ses besoins présuppose
que l'égoïsme et l'altruisme puissent s'équilibrer en chacun et entre les uns
et les autres d'une façon généreuse plutôt que simplement équitable. Toute
utopie comporte ainsi des implications psychologiques et sociologiques :
implications psychologiques sur les dispositions humaines et implications
sociologiques sur les institutions qui permettraient aux individus de vivre
conformément à leur dispositions les plus authentiques tout en assurant, par
le mode même de vie qu'ils adopteraient alors, la pérennité de ces
institutions. « De chacun selon ses capacités, à chacun selon
ses besoins. » Cette définition du communisme selon Marx évoque un type de
gestion communautaire des ressources au niveau de la société globale qui, en
fait, ne se rencontre de façon durable - et encore, bien imparfaitement - qu'au
niveau de la famille où les capacités et les besoins varient en particulier
selon l'âge et où, idéalement, les adultes les plus capables subviennent aux
besoins des plus jeunes et des plus âgés. Hors de petits groupes étroitement
liés, en particulier par des liens de parenté ou aussi d’amitié, comment
mettre en œuvre le principe ? Qui décide des capacités et des besoins ? Qui
est à la fois assez impartial et assez compétent pour évaluer mes capacités
(et donc la charge de travail qui m'incombera) et mes besoins (et donc les
ressources qui me seront allouées) ? Si, en revanche, chacun décide pour soi,
comment éviter que les besoins déclarés n'outrepassent massivement les
capacités avouées, comment éviter que d'insatiables paresseux ne vivent aux
dépens de travailleurs honnêtes et frugaux? Ce communisme-là, tout d'abord,
est radicalement utopique - on est loin du « socialisme
scientifique » -, et, en outre, il est moins évidemment désirable qu'il
n'y paraît à première vue. Il ne fonctionnerait bien que si les producteurs
n'éprouvaient pas moins de satisfaction à produire que les consommateurs à
consommer, ce qui semble utopique dans le sens péjoratif du terme. Et pourtant...
Il se produit sous nos yeux une transformation technologique, sociale et
politique que l'on peut décrire en disant qu’à l'âge industriel est en
train de succéder un « âge de l'information » (c’est d’ailleurs le titre d’un
important ouvrage du sociologue Manuel Castells où il analyse et documente en
profondeur cette transition[1]).
Or je voudrais soutenir que cette transformation redonne une certaine actualité
à une version évidemment transformée du communisme utopique. Pour donner un
début de plausibilité à ce nouvel utopisme, il faut tout d'abord revenir sur
le rôle de l'information dans la vie sociale. Partager sans perdre Il est un type de ressources que l'on peut donner
à autrui sans pour autant devoir s'en priver, c'est l'information sous toutes
ses formes (j'emploie ici « information » dans un sens très large incluant
tout ce qui peut servir d'une façon ou d'une autre de nourriture à
l'intellect). Les connaissances, les savoir-faire, les idées, les récits
peuvent se partager indéfiniment sans que la part de chacun s'en trouve
réduite. En fait, ce n'est qu'en un sens métaphorique que l'on « partage »
de l'information : on la communique, on la reproduit, on la démultiplie avec
plus ou moins de fidélité, mais sans jamais ce faisant en diviser les parts,
ni l’appauvrir à la source. Du coup, la circulation de l'information n'obéit
pas aux mêmes règles que la circulation des biens. Évidemment, il est des informations qui perdent
leur valeur en étant divulguées, par exemple des informations qui permettent
un accès privilégié à des biens (qu'il s'agisse de secrets de cueilleurs de
champignons ou de secrets de boursiers), ou bien qui permettent d'exercer un
chantage sur autrui, ou encore qui permettraient à autrui d'exercer un chantage
sur vous. Je ne méconnais pas l'importance dans la vie économique et politique
de ces informations réservées. Mais, dans la circulation de l'information, le
secret est plutôt l'exception et la divulgation à volonté est la règle. En
effet, le plus souvent, l'information profite à ceux qui la détienne non pas
quand ils la gardent mais au contraire dans la mesure où ils la communiquent.
Cela vaut aussi bien pour le potin ou pour l'histoire drôle, dont tout
l'intérêt est de pouvoir être raconté, que pour le message religieux ou la
théorie scientifique dont la réussite dépend de la diffusion. Dans tous ces
cas, le détenteur d'une information cherche qui en faire bénéficier. Est-ce à dire qu'en matière d'information, nous
sommes de purs altruistes ? Bien sûr que non. En transmettant de l'information,
non seulement nous ne la perdons
pas, mais nous acquérons de l'influence sur autrui, de l'autorité, de la
reconnaissance symbolique. La communication est, en rêgle générale,
bénéfique pour les deux parties. Dans notre livre, La Pertinence, communication et cognition[2],
Deirdre Wilson et moi avons montré comment le communicateur, qui est motivé
par l'effet qu'il escompte avoir sur autrui, doit payer cet effet en produisant
une information assez pertinente pour qu’autrui veuille bien y prêter
l'attention nécessaire. C'est parce que la communication est, très
généralement, un « jeu à somme positive » (plutôt qu'un un « jeu à somme
nulle » où les gains des uns sont fait des pertes des autres) que les humains
s'y engagent si volontiers, et le plus souvent sans calculer à l'avance les
gains et les pertes possibles. Sans cette disposition si favorable au partage de
l'information, il est douteux que les cultures humaines existeraient ou, du
moins, seraient telles que nous les connaissons. Imaginez une population où
toute information serait échangée contre une information ou un bien de valeur
au moins égale, où nul ne chanterait à portée de voix d'autrui sans être
rétribué, où les adultes seraient réticents à parler devant les enfants -
ou, en tout cas, devant les enfants des autres - de peur, ce faisant, de leur
enseigner gratuitement la langue. Bien peu d'information circulerait. Y
aurait-il même une langue pour communiquer? Dans l'histoire humaine, la circulation de
l'information n'a pas obéi au mêmes règles économiques que la circulation
des biens. Il y a cependant de bonnes raisons d'aborder la circulation de
l'information d'un point de vue quasi-économique, comme l'a fait en particulier
Pierre Bourdieu. Tout d'abord, comme je l'ai déjà dit, il y a les cas
d'informations dont la possession permet de contrôler des biens ou des
personnes, et ces informations-là entrent très directement dans la logique
économique ou politique. En outre, l'information n'est pas immatérielle, elle
est véhiculée en partie par des marchandises comme les livres, ou par des
services comme l'enseignement, marchandises et services qui obéissent aussi à
une logique économique et politique. Enfin, dans une société inégalitaire,
les flux d'information sont eux-mêmes structurés par les inégalités : les
informations - les histoires, les compétences, les valeurs - qui circulent dans
différents groupes ou différentes catégories sont en partie différentes, et
quand ces informations sont semblables, elles circulent avec une fluidité
variable et n'en restent pas moins contextualisées différemment. La
circulation de l'information contribue donc par bien des aspects à la
reproduction des inégalités économiques et politiques. Accès libre Il serait ridiculement naïf de croire, donc, que
la circulation de l'information a, dans toute l'histoire humaine, obéi à la
règle « de chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins » - qu'il
y aurait eu en quelque sorte un communisme informationnel. A l'inverse, ce
serait aussi un manque de discernement, plus sophistiqué sans doute, que de
concevoir la circulation de l'information sur un modèle strictement
économico-politique, et de ne pas en saisir l'originalité. L'information ne
circule pas, loin de là, de façon tout-à-fait libre, mais elle circule
beaucoup plus librement que les biens. Dans la plupart des cas, en effet, sa
transmission entraîne d'elle-même un avantage non seulement pour celui qui la
reçoit, mais aussi pour celui qui l'émet. Dans des sociétés traditionnelles
peu stratifiées, les anthropologues observent que les inégalités économiques
et politiques coexistent avec une quasi-homogénéité culturelle. Si le «
communisme primitif » n'a sans doute jamais existé du point de vue économique
(et encore moins du point de vue sexuel), il y a bien eu, et à grande échelle,
un « communisme primitif » culturel. Dans les sociétés stratifiées, à
côté de savoirs et de biens culturels que l'élite se réservait - et qui ont
été assimilé à la notion élitiste de « la culture » tout court -, la
langue commune, la connaissance du milieu naturel, le folklore, une bonne part
des savoir-faire, la religion constituaient des informations d'accès quasiment
libre, voir activement encouragé. Progressivement, un certain nombre de biens
culturels de luxe et donc d'élite se sont plus ou moins radicalement
démocratisés. C'est en partie pour des raisons économiques classiques, mais
en partie seulement. Prenons l'exemple du livre. Si les livres ont cessé
d'être des objets de luxe, c'est bien sûr d'abord parce que les coûts de leur
fabrication ont baissé tandis que la demande augmentait, mais c'est aussi que
les acteurs impliqués dans la circulation du livre n'obéissent pas tous à une
logique de profit. En particulier la plupart des auteurs sont plus soucieux
d'atteindre des lecteurs que de gagner de l'argent et, de fait, font un travail
qui n'est presque pas rénuméré. Si le travail des auteurs devait être
rénuméré au taux horaire du SMIC, il y aurait très peu de titres! Autre exemple : les journaux sont vendus en
dessous du prix coûtant, et survivent grâce à la publicité. Est-ce à dire
que le travail des journalistes consiste à fournir des supports à la
publicité ? On peut être cynique et dire « oui », mais c'est un
« oui » bien partiel, qui n'explique presque rien des compétences
et de l'activité que les journalistes déploient. Le même argument vaut pour
la télévision privée, qui dépend totalement de la publicité. Donc, oui, une
entreprise de télévision est régie en partie par une logique économique
classique. En même temps, cette logique n'explique presque rien du contenu des
programmes, hors le fait qu'il doivent attirer suffisamment de spectateurs qui
verront alors la publicité. La publicité elle-même, dans la presse, dans la
rue ou à la télévision, est une information gratuite, qui doit être assez
attirante pour que les lecteurs, les passants ou les spectateurs y prêtent
attention. Les sociétés qui font de la publicité gratuite ne le font
évidemment pas par générosité mais pour avoir un effet sur les clients
potentiels. Mais en cela ils ne sont pas si différents des autres
communicateurs. Un acte de communication est, pour le communicateur, un moyen
plutôt qu'une fin, mais un moyen qui n'est efficace qu'à condition d'apporter
quelque satisfaction au destinaire. Le développement de la communication de masse
montre ceci : quand les coûts de production baissent, la demande augmente
exponentiellement, et d'autre part divers partenaires (auteurs, publicitaires,
propagandistes religieux et politiques) trouvent leur intérêt à subventionner
la communication jusqu'à la rendre parfois gratuite. La part de la
communication dans l'activité humaine devient toujours plus grande dès que les
technologies de la communication le permettent. Or, avec le développement de la
communication électonique et de l'Internet, on entre dans une époque où la
reproduction massive de l'information a un coût voisin de zéro, et où les
bénéfices (qui ne sont pas seulement économiques) que l'on peut tirer de la
production d'information dépendent beaucoup moins du prix auquel on la vend que
du nombre de destinataires que l'on atteint effectivement. En fait, presque toute l'information sur le Net est
gratuite. Les seules informations vraiment chères sont celles dont la valeur
tient à la rareté (comme certaines informations boursières). Mais, dans la
plupart des cas, la valeur d'une information tient au contraire à sa grande
diffusion, au point que la diffusion gratuite est généralement avantageuse
pour le diffuseur. C'est vrai pour le producteur d'information qui cherche à
influencer son public, pour le producteur d'information qui fait des bénéfices
grâce aux bandeaux publicitaires, pour le producteur de programmes, comme
Netscape, qui distribue un programme gratuitement et vend des programmes et
d'autres produits annexes à une minorité de ceux qui bénéficient du
programme gratuit. Le consommateur d'information a lui aussi intérêt, dans un
grand nombre de cas, à prêter d'autant plus d'attention à une information
qu'elle est largement diffusée. C'est vrai de toutes les informations,
langages, savoirs culturels, programmes qui servent à la coordination des
personnes. Mieux vaut parler un langage imparfait que beaucoup d'autres parlent
qu’un parfait Volapük, et partager un savoir suffisant pour y trouver des
intérêts communs et pouvoir laisser une grande partie de ce qu'on communique
implicite. Mieux vaut utiliser les programmes les plus diffusés si on veut
pouvoir à coup sûr en échanger les fichiers. Le cas qui illustre le mieux l'originalité du Net
dans la production et la distribution des ressources est peut-être celui du
système d'exploitation Linux[3],
qui est un des concurrents les plus sérieux de Microsoft Windows. Linux a été
créé par un étudiant finlandais, Linus Torvalds, au début des années 90. Il
est distribué gratuitement sur le Net. Il en va de même de son code source qui
permet aux programmeurs de modifier le programme, ce qu'il peuvent faire
librement à condition de rendre leur code source modifié lui aussi librement
accessible. Du coup, Linux a été amélioré par des centaines d'informaticiens
bénévoles, et le processus d'élaboration collective se poursuit
quotidiennement. Bien évidemment, des entreprises à but commercial se sont
greffées sur le mouvement, mais celui-ci demeure l'affaire d'un réseau
multiple et sans cesse étendu de volontaires dont un grand nombre ne recherche
pas d'autres gratifications que celles que leur procure le fait d'agir au mieux
de leurs capacités. Autre phénomène caractéristique: la
multiplication des pages personnelles. Il y a maintenant des centaines de
milliers de personnes qui ont pris la peine de rédiger, illustrer, mettre en
page et rendre accessible sur le Net un hyper-document où ils se font
connaître. La plupart de ces pages ont, sans doute, une finalité
professionelle, mais d'autres, de plus en plus nombreuses, n'ont pas d'autre but
que de communiquer quelque chose de soi, de ses goûts, de ses talents à qui
voudra bien y préter attention. Il y a là une nouvelle forme d'expression, de
présentation de soi, plus ou moins conventionnelle, plus ou moins créative. De
même qu'en choisissant ses vêtements, on entre dans une communication
implicite avec tout ceux que l'on croise, et on contribue bénévolement au
développement d'un environnement social plus différencié, plus stimulant et
tout simplement plus beau, de même la multiplication des pages personnelles sur
le Net va, de façon encore largement imprévisible, étendre les formes
d'interaction et enrichir notre univers culturel. Et, de même que les personnes
bien habillées et que nous avons plaisir à regarder nous font un cadeau, de
même les auteurs de pages personnelles intéressantes sont des bienfaiteurs
bénévoles. Des communautés délocalisées Nouvelles règles d'économie, nouvelles formes de
socialité, cela serait de peu d'importance pour la réflexion politique s'il
s'agissait d'un phénomène destiné à rester marginal. Sans doute, dans ce
monde d'inégalités violentes, nous ne sommes pas près du jour où tout le
monde aura un accès comparable aux réseaux mondiaux de la communication.
Néanmoins, ces réseaux définissent chaque jour un peu plus le cadre de nos
vie. Le nombre de personnes connectées augmente à grande vitesse, l'usage
qu'il font de leurs connexions se diversifie de même. A partir d'un certain
seuil de connexions et d'interactions, seuil qui n'est peut-être pas loin
d'être atteint, ce sont les réseaux qui pèseront le plus sur l'avenir humain,
tout comme l'urbanisation à la fin du Moyen-Age, même si elle de concernait
qu'une minorité de la population, a déterminé le devenir des sociétés
européennes. La part du traitement de l'information (dans tous
les sens de l'expression) dans l'économie des pays développés devient
prépondérante. Après la réduction radicale de la population active engagée
dans la production agricole depuis la Seconde Guerre Mondiale, les vingt
dernières années ont vu une réduction elle aussi très importante de la part
du travail industriel au profit des services qui, dans tous les pays
développés, emploient désormais bien plus de la moitié de la population
active. Non seulement la valeur ajoutée par les services est typiquement de
type informationnel, mais en outre la part de valeur ajouté informationnelle ne
cesse de croître dans l'industrie et même dans l'agriculture. Bref la plus
grosse partie de ce que nous produisons et consommons désormais est de
l'information réalisée dans des dispositifs électroniques qui pour la
plupart, communiquent entre eux. Dans les réseaux de communication
électronique, les êtres humains ne sont en effet plus les seuls agents. Une
grande partie des bits d'information qui circulent vont de machine à machine,
ne sont jamais traités par un être humain et pourtant affectent nos vies. Cela
peut faire peur et ne doit pas être accepté sans vigilance : des soubresauts
boursiers susceptibles d'envoyer des milliers de personnes au chômage peuvent
être le résultat de décision prises par des ordinateurs. Mais dans la plupart
des cas, ces communications machine-machine sont de l'ordre de la gestion des
choses plutôt que du gouvernement des personnes, et nous protègent par exemple
des pannes d'électricité, des accidents aériens, ou des embouteillages sur le
Net. Une autre conséquence du développement des
réseaux est la facilité avec laquelle se constituent désormais des
communautés délocalisées et pourtant impliquées dans des rapports quotidiens
plus intenses que bien des communautés locales. Les universitaires, par
exemple, appartenaient naguère d'une part à des départements de philosophie
ou de physique et, d'autre part, à des sociétés savantes. Dans les
départements, les interactions étaient directes et, selon les pays, plus ou
moins intenses (peu intense dans une faculté française, beaucoup plus dans un
collège d'Oxford ou dans un département américain). Dans les sociétés
savantes, hormis un noyau de responsables, les interactions étaient sporadiques
et se produisaient à l'occasion de conférences ou de congrès. Aujourd'hui, la
plus grande part des interactions avec des collègues, qu'ils soient aux
antipodes ou à l'autre bout du couloir, s'effectue à travers l'Internet. Des
réseaux d'affinité intellectuelle se multiplient. Des projets rassemblent pour
quelques semaines ou quelques mois des chercheurs dispersés. Bref la socialité
et la culture universitaires changent ou vont changer assez radicalement. Après
des débuts militaires, l’Internet s’est développé d’abord dans les
milieux universitaires, et on se demandait doctement alors - c’était il y a
moins de dix ans - s’il concernerait jamais vraiment l’ensemble de la
population. L’Internet a complètement débordé de son lit universitaire. De
même, on peut penser que le réaménagement de la socialité chez les
universitaires préfigure des transformations bien plus générales. On va donc vers la multiplication de réseaux
nouveaux, de nouvelles identités collectives, de nouvelles communautés
délocalisés, plus fluides, sans doute plus éphémères. Certes, elles ne se
substitueront pas aux communautés localisées traditionnelles, mais s'y
ajoutant, elles en changeront le poids relatifs dans la vie des gens. Ces
nouvelles communautés délocalisées deviendront des objectifs, des cadres et
des instruments pour des actions collectives d’un nouveau type. Aujourd’hui
on les voit utilisées à des fins militantes classiques. Ainsi, au printemps
1999, adversaires et partisans actifs de l’intervention de l’OTAN contre la
Serbie auront-ils probablement plus manifesté sur le Net que dans la rue. Alors
que les journalistes à Belgrade travaillaient sous un régime de censure et de
propagande militaires, des particuliers serbes connectés à l’Internet ont
donné du poids à leurs opinions en fournissant chaque jour des informations
diversifiées et crédibles. Certaines formes d’action sur le Net concernent
le Net lui-même et visent par exemple à y préserver la plus grande liberté,
ou encore à y entraver le « spam », c’est-à-dire les messages
publicitaires ou autres envoyés en masse à des destinataires qui n’en
veulent pas. On ne prend pas trop de risque en prédisant l’apparition d’actions
collectives rendues possibles par le Net et qui n’auront ni des objectifs
traditionnels, ni des objectifs internes au Net. Il s’agit bien d’une
extension du champ de l’action collective. Avec la révolution informationnelle change le
désirable et le possible. Sommes-nous à même de bien penser ce
changement ? Je ne le crois pas. Les sciences sociales actuelles sont
insuffisantes pour cela, et trop focalisées sur les formes sociales du passé.
Cependant, - je l’ai évoqué dans un chapitre précédent -, il y a
des raisons d’espérer un renouvellement des sciences sociales qui tire parti
du développement des sciences cognitives et qui les relie mieux aux sciences
naturelles. Il me semble que la dimension cognitive d’une science sociale
naturaliste à venir pourrait se révéler particulièrement pertinente pour
penser les effets sociaux des nouvelles technologies de l’information. En
effet, les sciences cognitives d’une part et les technologies de l’information
d’autre part sont étroitement associées. Elles sont associées par leur
histoire qui commencent dans les deux cas avec la théorie mathématique des
automates. Elles sont surtout associées par un objet commun, le traitement de l’information :
son traitement par des cerveaux dans un cas, par des machines dans l’autre. Jusqu’ici, dans les sociétés humaines, les flux
d’informations passaient des cerveaux à l’environnement et de l’environnement
au cerveaux. Dans ces flux, l’environnement jouait un rôle de véhicule de l’information
- que l’on pense à la voix - et
parfois aussi de conservation - que l’on pense à l’écrit. L’environnement ne
transformait pas l’information qu’il véhiculait et conservait plus ou moins
bien (sinon dans le sens d’une détérioration). Avec les machines
intelligentes, l’environnement contient désormais des dispositifs qui non
seulement transmettent et stockent, mais aussi produisent et transforment l’information.
Il y a donc une interpénétration, une intégration même, des flux humains et
des flux mécaniques de l’information. Pour comprendre cette socialité là,
il faudra d’une part connaître les micro-mécanismes de production, de
transformation et de transmission de l’information, et d’autre part analyser
les effets cumulés de ces mécanismes à l’échelle des populations. Bref il
faudra faire le genre de science sociale que je préconisais. De tout temps, les changements technologiques sont
allé de pair avec un renouvellement de la pensée sociale, mais c’est sans
doute la première fois que ce changement et ce renouvellement auront à ce
point des bases communes. Ce n’est pas un accident. Les technologie de l’information
sont, pour une très grande part, directement des technologies sociales :
elles agissent directement - plutôt que par un effet secondaire - sur les
rapports des humains entre eux. Cela dit, les opportunités et les problèmes de l’Interet
ne sont pas, et de loin, les plus pressants aujourd’hui. Je ne propose pas d’oublier
le monde tel qu’il est pour s’abandonner aux joies de l’utopie. Ce qui
incite en premier à agir, c’est le sentiment d’indignation et de révolte,
alors que l’utopie est du côté de l’espoir. Mais l’action elle même se
nourrit d’espoir. Mieux vaut alors espérer intelligemment, et développer
pour cela un utopisme raisonné. |
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